Mr Lobbe

Puisque l'Homme se croit Maître

"Putain de bordel de Dieu !"

Ça devait faire environ dix minutes que l'agent Sparc tentait de dialoguer avec un des autochtones du village. Malheureusement, ces derniers ne semblaient ni comprendre, ni vraiment essayer de communiquer. Le plus étrange étant que l'agent Sparc était originaire du pays, et en parlait tous les dialectes connus :

"Je vais laisser tomber Doc, c'est comme parler à un mur habillé de guenilles, qui n'aurait pas pris de douche depuis une bonne dizaine d'années. Sauf que le mur, lui, il a la décence de fermer sa gueule."

Le langage fleuri qui caractérisait mon camarade de mission ne me dérangeait pas, j'y étais habitué. Et j'étais d'accord avec lui sur ce point : on ne tirerait rien des habitants du village à propos de la Forêt.

Nous avions été envoyés par la Fondation afin de découvrir la source d'une rumeur qui commençait à prendre trop d'ampleur. Moi, le docteur Jain, en tant que scientifique expert en à peu près tout ce qui se rapproche de près ou de loin à des SCP, lui, l'agent Sparc, en tant qu'agent de terrain auquel on a donné une carte blanche et un bon nombre d'armes à feu, et enfin eux, en temps que… eh bien, en temps que chair à canon, "au cas où". Nous étions en effet accompagnés de 8 anciens détenus, dont on avait complètement oublié les noms, pour leur attribuer un matricule plus simple à retenir.

Le fait était que pour l'instant, nous étions dos au mur. La rumeur parlant de la Forêt était apparue sans crier gare, ne se basant sur aucune sombre légende maya connue, et ayant une version pour chaque région du pays. La Fondation avait localisé la source de la rumeur, et nous avait envoyé sur place, afin de tirer les choses au clair, et de faire le travail s'il y en avait. Mais mon travail, pour l'instant, consistait principalement à essayer d'empêcher mon équipier d’assommer un villageois famélique avec la crosse de son Colt :

-Je vous préviens… Je vais vraiment vous faire bobo si vous persistez à me déballer votre charabia de merde inaudible…

-Sparc, arrêtez, on est ici pour leur demander leur aide, et pour les aider s'ils en ont besoin. Rappelez-vous les ordres qu'on nous a donné.

-Mais ce merdeux ne veut pas me dire où se trouve leur foutue Forêt ! Comment je suis censé l'aider si je ne sais même pas où…

Soudain, le villageois, qui était resté prostré dans son coin pendant que nous parlions, se leva, et montra une direction de son doigt squelettique. Ses yeux étaient vides, son teint livide, et il tremblait tellement que la crise d'épilepsie me semblait une option probable pour expliquer son état. Il prononça deux mot : "La Forêt", et s'effondra sur le sol, sans vie.

L'agent Sparc tourna vers moi des yeux ronds : "Bon… On y va ou on attend de finir comme lui?"



Au bout de plusieurs heures de marche, nous étions enfin arrivés devant un mur végétal, qui semblait exclusivement constitué de séquoias géants. Autrement dit, on en menait vraiment, mais alors vraiment pas large. On se sentait insignifiant, et même… Moins qu'insignifiant, parce que l'insignifiant, bien qu'insignifiant, existe. Là… Nous n'étions rien. Les cimes des séquoias se perdaient dans les nuages, et le diamètre de leur tronc était tout simplement phénoménal. Non, pas seulement phénoménal ; impossible aussi. Il y avait forcément une force surnaturelle qui intervenait.

Je n'ai pas eu le temps de me poser la question "Comment un truc pareil a pu passer inaperçu?" ou même "Rappelez-moi, pourquoi je suis là?", que mon collègue était déjà en train de s'introduire dans la masse sombre et menaçante que constituait la forêt, derrière le mur. Bien qu'un peu décontenancé, et complètement assailli par l'idée que notre mission pourrait très bien être effectuée par d'autres personnes, plus compétentes, plus passionnées, et tenant beaucoup moins à la vie, je le suivais avec les détenus.

Nous progressions lentement, et devions nous arrêter souvent ; les végétaux qui poussaient dans cette forêt n'était pas au bon endroit, ni à la bonne époque. Des Hymenaea protera poussaient à côté d'orchidées sauvages, et les arbres que nous rencontrions semblaient présents depuis des années, voire des siècles. Point positif toutefois : le sous-bois était relativement lumineux, comme si tous ces arbres, dont les cimes dépassaient notre champ de vision, laissaient passer le soleil.

Chose étrange, nulle trace de vie. Pas un mammifère, pas un lézard, pas même un insecte. Parfois, nous croisions un buisson de taille humaine, avec une forme étrange. Les détenus plaisantaient nerveusement entre eux ("Eh t'as vu celui-là? On dirait ta mère, mais en attirant !" -"Tu vas beaucoup trop loin !" -"C'est exactement ce qu'elle m'a dit hier soir!"), mais leurs visages crispés ne reflétaient nullement la quiétude et la sérénité que nous aurions tous voulu ressentir. On y voyait la peur, une peur instinctive, celle qui refroidit les extrémités du corps et irrigue le sang dans les jambes. Celle-là même qui fait partir l'imagination en vrille.

C'est à ce moment que, brisant le silence pesant, retentit le cri. Cela venait d'un détenu resté en arrière, et qui faisait face au tronc d'un chêne gigantesque, dont les glands auraient sûrement assommés un rhinocéros. Ses camarades, venus voir, affichaient une mine de dégoût presque comique. Quand j'arrivais devant le tronc, je me sentis tout à coup fébrile. Il fallait que l'on parte. Vite. Maintenant. Avancer ? Pour quoi faire ? Pourquoi vouloir en savoir plus ? Ce que l'on savait suffisait amplement. Maintenant, on savait la chose suivante : Il ne fallait pas chercher à en savoir plus.

Dans le tronc, il y avait un visage.

Un visage humain était incrusté dans le tronc. Un visage de femme, ou d'enfant. L'agent Sparc s'approcha, et toucha le visage de la machette dont il se servait depuis le début pour accélérer notre progression. Il hachait les lianes et les racines, coupait tout ce qui entravait notre marche. Au premier contact, le visage s'éveilla, et une voix atroce murmura:

"Mo n wa ọmọ mi"

Il y eut un instant de silence. Le visage ouvrit la bouche… Au fond, on pouvait clairement voir une minuscule main humaine. L'horreur laissa place à la peur panique. La moitié des détenus essaya de s'enfuir ; Sparc chercha calmement dans sa poche, trouva la télécommande, et appuya sur les boutons correspondants aux matricules des fuyards : "bande de petites raclures". Les détenus qui s'enfuyaient tombèrent sur le sol, morts, un sourire dément sur le visage.

"Si vous voulez pas crever comme ceux-là, je vous conseille gentiment de pas vous tailler !" beugla l'agent Sparc. Le "calme" revenu, on a continué de marcher. Les silhouettes que nous voyions maintenant dans les buissons étaient de moins en moins recouvertes. On voyait de plus en plus leurs formes. Leurs bras. Leurs jambes. Leurs visages. Leurs os.
On approchait probablement du centre de la Forêt. L'agent Sparc continuait d'utiliser sa machette, pour couper les végétaux, et j'aurais tellement voulu qu'il arrête. Ça ne servait à rien, le parterre végétal était plat, et les plantes formaient presque une haie d'honneur.

Nous arrivâmes finalement à une clairière, où les "buissons" étaient encore plus nombreux, et encore moins végétaux. Les gens qui étaient là étaient normaux ; ils portaient des vêtements de ville, et aucun équipement. Il y avait des vieux, des jeunes, des très jeunes, des hommes, des femmes avec des très très jeunes dans des poussettes… Tous recouverts de lierre et de fleurs. Je regardais derrière moi : Les détenus s'étaient rendus compte que leur peau était devenue marron et rugueuse, et que des feuilles poussaient sur leurs têtes. L'agent Sparc était devant moi, et il se retourna pour me regarder. Ses yeux étaient des billes de bois, et ses os sortaient de son corps comme des branches.
Il essaya de parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Tous ses sens paralysés par l'écorce qui le recouvrait progressivement, il perdait progressivement son humanité. Sa machette, qu'il serrait si fort que ses jointures étaient devenues blanches, rouillait à grande vitesse. En quelques minutes, l'agent Sparc, sans peurs, sans reproches, sans pitié, avait changé de nature. Il était devenu un petit chêne, et son visage ébahi ressortait encore des nœuds du bois. Je tentais de bouger. Mais rien n'y faisait. Les détenus… Les détenus n'étaient plus. Ou du moins, je ne pouvais pas les reconnaître dans cette forêt. Je regardais au centre de la clairière, où une chose me regardait. Le terme chose était le seul approprié. Cette haute masse sombre était apparue d'un coup, et me "regardait". Des branches sortaient de son corps, fleurissaient, pourrissaient et repoussaient en un instant. Des champignons se formaient, le recouvraient totalement et mourraient. Et recommençaient.

L'Être s'approcha de moi. Son odeur d'humus trempé par la pluie se mélangeait avec celle de l'herbe fraîchement coupée et de la terre retournée. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais plus. Je ne voulais pas comprendre. Les visages des détenus sortaient de ce corps en perpétuel mouvement, se putréfiaient et disparaissaient. Le visage de Sparc apparut à l'endroit ou la tête de la créature devait se trouver, et en un souffle, me murmura :

"Mo n wa Dokita Jain"

Puisque L'Homme s'est cru Dieu

Je ne me souviens pas du moment de ma création. Enfin, je suis sûr que c'était un jour de pluie. La première chose que j'ai faite, c'est regarder mon corps. J'étais visiblement un grand gars de la campagne, solide, avec une belle chemise, et des haches greffées aux bras, à la place des mains.
Quoi ? Des haches ? Soit, des haches. Je me suis donc réveillé là, sur une grande table froide, dans une grande salle sombre, où de grands arbres bougeaient autour de la table, et me bouchaient la sortie. Moi, j'ai coupé les arbres, ils n'avaient rien à faire ici. Pauvres arbres, maintenant que j'y pense, ils étaient peut être contents là où ils étaient… Mais sans soleil, les pauvres, ils allaient mourir. Mieux valait les couper tous… Ceux que j'ai trouvés dans les couloirs, dans les bureaux, dans les autres grandes salles sombres… Partout.

Dans un bureau immense où se trouvaient des arbres, il y avait un grand tableau. Acrylique, peut-être peinture à l'huile… Je confonds toujours. Il était magnifique, mais le sujet peint… Qui avait fait ça ? Cette chose était vraiment horrible. Un mélange hideux entre… Un humain et… Je ne savais pas trop. Vous savez, je suis un gars simple, je ne suis pas biologiste, alors les bestioles moi… L'autre truc devait être… Un scolopendre, ou un autre insecte… Une mante, une mantispe ? Enfin, dans tous les cas, ce truc était une aberration totale. Pas de mains… Pas de mains… Pas de… Vous savez, je suis un gars simple, je vais pas… Pas de mains, un corps chitineux, des yeux à facettes, des ailes, une forme humanoïde, des ocelles sur le front, le tout recouvert de chaire humaine, pas de mains… C'était tellement laid que j'ai décroché le tableau. Il ne fallait pas que d'autres voient une horreur pareille, même bien peinte…

Dans une salle comme la mienne, j'ai vu sur la grande table un corps de femme. Il y avait des fleurs rouges dessus, et autour aussi. Elle baignait dans les fleurs rouges. C'était joli, mais… Je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer. Je ne sais pas pourquoi, c'était vraiment beau. Mais la femme me ressemblait. Enfin, avant. Elle était jolie, elle était simple, et elle avait sûrement dû se demander pourquoi elle était là, avant de s'endormir. J'ai voulu être là quand elle se réveillerait, j'ai donc décider de l'emmener. En prenant toutes les précautions du monde pour ne pas la blesser, je glissais mes haches sous elle. Les fleurs rouges tombaient sur le sol… Bon, tant qu'elles ne tombaient pas toutes… Dans les salles suivantes, sur les tables, il y avait des amas de champignons, je les ai mangés. J'aime les champignons. C'est délicieux, même sans assaisonnement.

Les arbres se multipliaient, c’en était agaçant. J'étais persévérant, mais leurs branches étaient pointues… Alors, j'ai utilisé du désherbant. Je l'avais trouvé dans une des salles… Enfin, je crois… Je ne me souviens plus. Mais je pouvais leur lancer… Les arbres disparaissaient en… En criant. C'était sûrement une espèce d'arbre particulière. La fille que j'avais pris soin de poser sur le sol, derrière moi, ne se réveillait pas malgré l'agitation… Il fallait que je la réveille. Je le devais. Je n'avais pas le choix. Sinon, j'étais seul… Et puis, je voulais lui montrer ce jardin géant…

En continuant mon exploration, j'ai fini par trouver la sortie. J'ai regardé derrière moi. J'étais fier, j'avais permis aux fleurs rouges de pousser en élaguant un peu les arbres sur la fin. Je deviendrais peut être jardinier… Plutôt bûcheron ! Je suis donc sorti, emmenant avec moi la jeune femme, et priant… Priant… Vous savez, je suis un gars simple… En espérant que quelqu'un m'embauche. Comme ça j'aurai de l'argent, je pourrai réveiller la jeune femme… La pluie fit tomber les fleurs rouges sur le sol… Quand je lui raconterai toute l'histoire, elle va sourire, je le sens… Je l'espère



Les gyrophares peignaient la nuit de couleurs mouvantes et impossibles. Je m'approchais du grand bâtiment sombre, avec ses sombres portes lourdes et son lourd silence de mort. Mes adjoints n'osaient même pas rentrer. Les mecs en combinaison qui avaient pénétré dans le bloc avaient aussi l'air de s'y connaître… On les attendait, sans bouger, les messes basses attisant les imaginations les plus fertiles. Le premier homme en combinaison Hazmat vint vers nous, et retira son casque. Il aurait pas dû, son visage était presque plus flippant que sa combinaison. Il lui manquait une oreille, la balafre qui lui barrait l’œil allait jusqu'à son cou, et ses lèvres… Ben non en fait, justement. Pas ses lèvres. Il avait dû se les faire brûler… Ce qui paraissait étonnant, tant le personnage semblait glacial.

"Alors… ? Vous avez… Enfin… Y'a quoi, là dedans ?
-Des cadavres. Plein de cadavres. Des centaines, la plupart coupés en deux au niveau du tronc.
-Oh. Donc… C'est un meurtre de masse. Il y a des armes sur les lieux ? Vous avez une idée de ce qui aurait fait ça ?"

L'homme sourit, un instant. Un sourire désabusé. Un sourire dessiné par des lèvres inexistantes, ponctué par un soupir.

"C'est marrant, vous avez pas dit "qui". Vous avez pas émis l'hypothèse selon laquelle une personne aurait pu faire ça…
-Ben… Ouais, ça me paraît inhumain votre histoire, complètement horrible.
-Vers la sortie, il y avait des types qui avaient juste été amputés. Un bras, une jambe, des bras, des jambes… La tête… Bref, avant de prendre racine pour l'éternité, ils nous ont raconté l'histoire. En gros, ce labo bossait de manière relativement illégale sur les êtres humains augmentés.
-Des cyborgs ?
-Non, raté. Des humains, dont les membres sont… Dont le corps est amélioré avec des parties d'autres êtres… Et un de ces trucs a marché. Il s'est mis à couper les gens qu'il croisait. Il a finit par arriver au bureau du patron, où il s'est acharné sur un miroir. Ensuite il a récupéré un autre sujet d’expérience, un truc qui avait échoué, complètement mutilé, et l'a embarqué avec lui. Dans les autres salles d'opération, il y a des restes… Ce truc a mangé tous les autres sujets d'expérience. Pour finir, il a fait fondre les gars qui étaient chargés de l'arrêter, avec de l'acide sulfurique. En fait, on s'est rendu compte que le sol était gris qu'à la fin. Tout est maculé de sang, c'est… Bizarre, comme s'il avait fait son possible pour peindre l'intérieur en rouge… Bizarre hein ?"

Je restais sans voix. Comment… Pourquoi une telle horreur était-elle… ? Et pourquoi il me disait tout ça ?

"Il va de soi qu'il ne faut rien dire à personne. Ce serait regrettable… Les gens ne comprendraient pas…
-Ne comprendraient pas quoi ? Qu'une bande de fous a cru que l'humain devait évoluer plus vite, et que pour ça ils ont libéré un monstre tueur fou dans la nature ? Vous avez pété un câble, comment je…"

Le débris métallique s'enfonça dans mon ventre pendant que mes adjoints se faisaient abattre. Je regardais le bâtiments en flammes. Un massacre. Quel massacre ?

"Vous y allez fort, une bande de fous… Nous sommes des scientifiques. Quel dommage que vos adjoints soient entrés dans le labo… Et que l'incendie se soit déclaré à ce moment là… Surtout que vous n'auriez rien trouvé, puisqu'il n'y avait rien… Bonne sieste, inspecteur. Vous allez prier pour vous réveiller, et quand vous vous réveillerez… Vous verrez la vie autrement. L'évolution vous changera. Priez."

Puisque l'Homme s'était cru Dieu

"Allez… Parle moi… C'est pas comme si tu dormais pas depuis 3 jours… C'est le moment maintenant… Je me sens tellement seul…"

La voix me parvenait nettement, mais j'avais beaucoup de mal à comprendre ce qu'elle voulait signifier. Je ne voyais que le noir… Et je sentais que j'étais sur quelque chose de confortable, moelleux… Un matelas, probablement… Comme celui qui était chez moi. Chez moi… Je me souvenais maintenant… On m'avait emmené loin de chez moi, et… La douleur… Le sang… La table d'opération… La… Fourmi… Methocha… Articulata…



Je le vis. C'était un des membres de l'organisation. Un membre du labo. Un… "scientifique", comme ils aimaient s'appeler. Ils n'étaient que des bouchers, mais qui leur demande d'assumer leurs actes ou leur prétention ? Leur vanité, celle là même qui les pousse à croire que nous tomberons dans un piège aussi grossier que ça… Ou plutôt, non… Que j'y resterai. Une gigantesque cage, indécelable sous le sable du vallon, qui se referme quand on marche en son centre. Un centre qui a été décoré d'une sorte d’appât grotesque… Un vague bout de viande… Après tout, nous sommes des monstres, alors nous sommes carnivores… Mais réflexion faite, je suis bien carnivore.



Je me réveillais doucement. Je ne savais pas où j'étais… Mais je n'étais plus dans ce labo infernal. Un lit confortable… Sur moi, une couette, sous moi, des draps… Le tout, complètement lacéré. Mais là.
Je descendais les escaliers, longeant de mes longs ongles pointus de profondes et longues entailles laissées dans le bois. J'étais dans une sort de maison, peut-être un chalet, dans une forêt. Comment… C'était peut être encore un piège du labo…
Quand je m'assis avec un léger craquement dans la cuisine, je me rendis compte que je n'étais plus seul. Un… Un être fouillait dans les placards. Environ deux mètres, il aurait pu paraître humain… Mais sous la peau de son dos, les plaques d'une carapace étaient discernables. Ses mains… Pas de mains. Seulement de longues lames, qui semblaient devoir faire office de doigts. Pour couronner le tout, il était complètement nu. Il se tourna vers moi… Un cri d'effroi m'échappa quand je vis son visage. Ses yeux à facettes, les trois points rougeoyants qui ornaient son front, ses mandibules dans sa bouche… Un monstre.

"Non, c'est pas… N'ai pas peur… Tu es… En sécurité… "

Il parlait difficilement, et plusieurs sachets de sucres rendaient l'âme sur ses "doigts". Les draps lacérés me revinrent en mémoire. Les entailles dans le bois. Il avait été humain.



Je regardais maintenant avec appétit le morceau de viande. Bien sûr, l'appât aussi était attirant. Mais pas autant. L'homme attendait, se croyant caché, impatient, sûr de lui… Je me suis donc jetée dans son piège. La cage se referma dans un claquement joyeux. L'homme se leva, un sourire sur le visage. Je tentais désespérément de dissimuler celui qui naissait sur le mien.



"Tu… es réveillée."

La créature essaya de sourire. C'était vraiment hideux. Mais étrangement rassurant. Presque… Familier ? Il ne me voulait pas de mal, et avait finalement l'air plus stupide que dangereux. Le cadavre de boîte de sucre qui pendait à sa main y était pour quelque chose…

"Qui es tu ? Comment sommes nous sortis du labo ? Tu dois être un des sujets d’expérience, et si tu t'es enfui, pourquoi m'avoir emmenée ?"

Son "visage" se figea. Il réfléchit pendant dix bonnes secondes. Mon nouvel ami… Le considérais-je déjà comme tel ?…Mon nouvel ami, donc, semblait relativement lent.

"Je… J'ai coupé des arbres dans le labo… Les fleurs… Il n'y en a plus maintenant… J'ai mangé les champignons."

La mine satisfaite, et semblant très fier d'avoir clarifié la situation, il se remit à chercher dans les placards.
Au fil de la conversation (éprouvante mentalement) que j'eue avec lui, je finis par comprendre qu'il s'était enfui du labo en massacrant tous ses occupants, à part moi.

"Et pourquoi moi ? Pourquoi tu m'as pris moi ?
-Parce que… Tu… Me ressemblais, comme j'étais… Et que maintenant… Tu me ressembles… Comme je suis."



L'homme s'approcha de la cage. Son visage… Il était heureux, ridiculement heureux.
"Tu sais, toi et l'autre, nous voulons vous capturer vivant. Nous voulons vous garder vivant. Vous êtes nos chefs d'oeuvre. Évidemment, toi, au début, nous ne le savions pas… Mais…"
Ses entrailles pendaient. Il ne comprenait pas, il y avait des barreaux. Il se demandait… Comment est ce que…
Sa tête roula sur le sol, il ne se demanda plus. J'étais hors de la cage.



"Comme tu es…?"
La peur emplit mon esprit, mon corps. J'avais froid. Je me mis à courir, cherchant désespérément de quoi…
"Tu es… Comme moi."
De quoi me regarder…
"Comme je suis."
J'appuyais sur l'interrupteur de la salle de bain, griffant le mur au passage. Le miroir était grand, impossible de rater la silhouette qu'il reflétait.

Une taille inhumainement fine, des yeux globuleux à facettes, des mandibules incroyables, des griffes d'une dizaine de centimètres, une armure faite de chitine. Je pris une inspiration… Ma taille disparut presque. Je pouvait devenir fine, très fine…
Les draps lacérés. Mes longs ongles pointus dans le bois des escaliers. Un léger craquement. Le sourire familier de mon nouvel ami.
Je n'étais plus humaine. J'étais devenue… Autre chose. Pas une fourmi, non… J'avais plutôt une taille de… Guêpe ?"



Pendant que je mangeais, mon compagnon apparut. Il semblait lui aussi avoir bien travaillé, si on en jugeait d'après le sang qui coulait de ses griffes et de sa bouche.
"Et alors ? Tu as élagué un peu ?"
"Oui… J'en ai eu…"
Long moment de cogitation.
"…3"
Long moment de mine satisfaite.
"Bien joué. Tu verras, ils souffriront autant que nous avons souffert. Ils saigneront autant que j'ai saigné. Qu'ils prient tant qu'ils le peuvent, ça ne les aidera pas quand ils nous feront face…"
Mon compagnon approuva d'un vif hochement de tête, puis partagea mon repas. Nous n'étions plus seuls, et ils allaient le sentir.

Alors l'Homme ne le sera jamais

Les deux ombres se suivaient dans les bois. Monstrueuses, humaines. Agissant presque automatiquement. Les ordres étaient les ordres. La peur, l'avis personnel, l'opinion, la volonté, tout ça n'avait pas sa place dans le travail ; de toutes façons, ils n'étaient pas responsables, puisque les ordres venaient de plus haut. Ils n'étaient qu'un bras, obéissant à un cerveau plus puissant qu'eux… Au final, n'étaient-il pas des victimes ?

"Mais vous êtes libres"

Le labo avait besoin de sujets. Et les deux ombres allaient lui en fournir… S'approchant d'une maison située trop loin de la ville, trop loin de tout, les deux ombres se faisaient des signes. Ils s'approchèrent de la porte…

Quelques secondes après que le bruit de carillon ait retentit, un jeune couple vint ouvrir la porte. L'homme était grand, et cachait sa femme de sa stature. Pourquoi ? Parce qu'elle était enceinte. 6, 7 mois ? Instinctivement, il s'était placé en avant. La première ombre eut un sourire. Un sourire de vendeur d'aspirateur. C'est d'ailleurs l'aspect qu'ils avaient : Leurs coupes de cheveux impeccables, leurs costumes gris, leurs sourires trop blancs pour être honnêtes… Des visages simples, sans caractéristiques particulières. Pourquoi se méfier ?
Parce qu'ils avaient du chloroforme dans les poches, et deux pistolets électriques chacun. Mais l'homme ne s'en rendit compte que quand il subit la décharge… La femme voulut s'enfuir. Normal, c'est parfaitement logique. Enfin, les chances de victoire au sprint d'une femme enceinte par rapport à deux hommes de corpulence normale sont… Disons, éloquentes. Elle fut stoppée dans son élan, le monde disparaissait sous les fleurs noirs.

Dans leur camionnette, les deux ombres étaient heureuses. Deux, bientôt trois prises si on attendait un peu. Ils auraient peut être une prime. Et leur patron serait en de bonnes dispositions…

"Alors, vous pourriez ne pas le faire"

Quand la poitrine du passager fut traversée d'une longue lame effilée, tout sembla normal pendant quelques secondes. Seul le bruit du moteur et des cahots. Une tête monstrueuse, inhumaine, se glissa entre les sièges. Le monde se teinta de du rouge de toutes ces fleurs…

"Et finalement, vous n'auriez pas dû le faire"



Le patron regarda attentivement l'embryon en bocal qui était posé sur son bureau. Un embryon humain. Enfin, humain… Disons, presque. Il avait déjà de belles dents… Quand il serait grand, disons, 8 mois… Il pourra déjà broyer de l'acier. Mais l'aileron qui se développait sur son dos était dérangeant… Il valait mieux lui couper maintenant. Avec un peu de chance, il ne développerait pas de nageoire caudale, comme les autres… L'évolution humaine était sur terre.
Avec une moue dédaigneuse, le patron poussa l'embryon pour qu'on vienne le chercher. Modifier les bébés avant la naissance était une idée de génie. Mais les humains requins étaient difficiles à nourrir. Bon, heureusement, ils étaient souvent fournis avec la mère, qui n'avait alors plus d'utilité. Mais après… L'homme, étincelant d'intelligence, se tourna vers la fenêtre panoramique de son bureau. Une camionnette arrivait. De nouveaux sujets. Il se lécha les babines : Il faisait ça pour le bien de tous, mais… Qu'est ce que c'était amusant.



La camionnette approcha du portail. Ce dernier était le seul point d'accès au gigantesque bâtiment, entouré d'un immense mur en béton. Enfin, un peu de "désherbant" aurait peut être pu aider à passer le mur… Mais les miradors auraient déjà alertés la sécurité. Seule solution : Emprunter la voie normale. Mais, aucune obligation de la faire normalement.

Mon compagnon était tellement ridicule dans son costume que je ne pouvais pas m'empêcher de sourire. Les déguisements n'étaient pas vraiment essentiels, je lui avait dit ça pour pouvoir rire un bon coup. Croyez moi, un hybride humain-insecte géant qui tente d'enfiler un costume, c'est amusant. Si, ça l'est. Arrêtez, vous ne pouvez pas imaginer.

Avec le temps, j'avais fini par comprendre que sous son air stupide, Kenny (Oui, Kenny. Il est d'accord, il aime bien d'ailleurs) n'était pas vraiment attardé. Il était… Observateur. Il apprenait vite. Mais il partait de loin…
Arrivés au poste de garde, il ne fallut pas longtemps à l'employé pour se rendre compte que les deux agents immobiliers avaient été remplacés par des mutants hybrides, recouverts d'agents immobiliers. Mais il ne fallut pas longtemps au jet d'acide de mon partenaire pour dissoudre la gorge de l'employé. Ce qui me donna l'occasion de déclamer la phrase la plus spirituelle jamais prononcée dans cette camionnette :

"Oh mon Dieu, tu as tué, Kenny !"

La mine heureuse du grand dadais assis côté passager valait tout l'or du monde. Ne me demandez pas pourquoi.
Nous avons donc continué dans la direction du bâtiment. La surveillance n'était pas très poussée, et ce pour une raison simple : Le laboratoire Prey principale était complètement paumé. Officiellement, cette entreprise développait des produits ménagers. Et les ménagères folles randonneuses voleuses ne couraient pas les rues. Nous, par contre, nous comptions bien nous balader un peu dans le bâtiment. En savoir plus. Tuer. Détruire. Éventuellement, voler du sucre, puisque nous n'en avions plus. Mais tuer, principalement.



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