Elsa Laynam

SCP-1074 (conte)

Jour 1

Je suis Owen.
Je me suis réveillée il y a environ trois heures. D’après le docteur, j’ai seize ans. Je ne m’en souviens pas.
Je ne me souviens de rien, en fait. À part de mon nom.
Owen.
Donc, je me suis réveillée il y a trois heures. Dans la chambre. Je ne pense pas qu’elle m’appartienne, elle est trop impersonnelle pour ça.
Sinon, je suis habillée en blanc. Une sorte de chemise qui se ferme avec des boutons derrière… Une chemise d’hôpital.
C’est ça. Une chemise d’hôpital. Je suis dans un hôpital. C’est pour ça que tout est si vide et propre. Et c’est pour ça, aussi, le docteur.
En parlant du docteur, elle m’a promis qu’elle me dirait comment elle s’appelle plus tard, quand j’irais mieux. Elle dit que mes pensées risquent de se mélanger, et c’est pour ça qu’elle m’a donné des feuilles pour les écrire.
Mais je n’ai rien à écrire. Alors je raconte ce qu’il se passe.

Le problème, c’est qu’il ne se passe pas grand-chose.

Je ne sors même pas. Je n’en ai pas envie, en fait. Je me sens si fatiguée… Je suis bien, ici, avec des feuilles et un stylo. Un infirmier est venu m’apporter mon repas. Je n’y ai presque pas touché. Pas bon. On dirait du plastique.

J’ai reçu des fleurs.
Il y en a deux sortes ; certaines sont en cloche, rose clair, et les autres sont toutes petites, nombreuses à être amassées sur une même tige. On dirait des étoiles. Des petites étoiles à quatre branches.
Ça fait une croix.
On dirait des petites croix.
Je ne sais ni leur nom, ni d’où elles viennent, et le docteur ne veut répondre à aucune de mes questions. Je suppose qu’elle sait ce qu’elle fait, mais moi, j’ai l’impression que ça m’embrouille encore plus.
Tant pis.

J’ai hâte d’aller mieux.

Jour 2

Pour l’instant, le docteur n'est pas venue. J’aimerais bien qu’elle vienne et me dise si je vais mieux.
J'ai découvert quelque chose aujourd'hui. Mes bras.
Je sais, dit comme ça, c'est bizarre. Mais je vais expliquer.
Je ne les avais pas vus avant, mais, aujourd'hui, un infirmier a changé mes bandages.
Des bleus. Et des cicatrices.
Je lui ai demandé d'où elles venaient, et il a juste souri et dit que c'était normal que je ne m’en souvienne pas. Mais je m'en fiche que ce soit normal, je veux juste savoir d'où elles viennent !

Je me demande si le fait que ce soit “normal” veut dire que je ne vais toujours pas bien. Il m’a dit que le docteur me verrait demain. J'espère que j’irai bien d’ici là.

J’ai encore reçu des fleurs. Toujours les mêmes.

Jour 3

Le docteur n’est pas encore arrivée. J’ai hâte qu’elle vienne. Pour lui demander si je vais bien.
J’ai faim. Mais je n’ai pas envie de manger ce qu’ils me donnent. C’est répugnant.
Quand elle arrivera, je lui poserai toutes les questions que je me pose. Je vais même les noter ici, pour ne pas oublier.

  • Où suis-je ? Pourquoi j’y suis ?
  • J’ai une famille ?
  • Comment vous appelez-vous ?
  • Quelles sont ces fleurs ?
  • Qui me les offre ? Pourquoi ?
  • D’où viennent mes blessures ?
  • Qui je suis ?

La dernière question est bizarre. Je ne sais pas encore si je vais la poser comme ça. Je sais que je m’appelle Owen, mais ça ne me dit pas qui je suis. Je ne sais pas, je suis plus qu’un simple nom, non ?

Je viens de voir le docteur. Elle n’a pas répondu à mes questions. Apparemment, c’est à elle de m’en poser. C’est injuste. J’ai droit à des réponses. Pourquoi elle ne veut pas me répondre ? J’essaierai d’en poser quelques unes à la prochaine personne qui rentrera dans ma chambre.

J’AI UNE RÉPONSE !
Une infirmière est venue pour changer mes bandages. Je lui ai directement posé les questions. Elle n’a pu répondre qu’à une seule, mais c’est mieux que rien.
Je suis donc dans un hôpital spécialisé. Elle m’a dit en quoi, mais je n’ai pas compris. Elle m’a dit que c’était les cas “comme moi”. Elle ne sait pas pourquoi. Elle m’a dit à qui demander pour les fleurs, mais comme, pour l’instant, je ne peux pas sortir, elle m’a promis de lui demander de passer. Elle est vraiment gentille. Plus que le docteur.
D’ailleurs, j’ai remarqué autre chose.
Mes jambes.
Elles ne peuvent pas bouger.
Jusqu’ici, je n’avais pas essayé, mais, quand elle m’a dit que je ne pouvais pas sortir, j’ai voulu me relever, mais je n’ai pas pu bouger mes jambes. J’ai paniqué. J’aimerais bien pouvoir bouger, et sortir. Cette chambre commence à m’énerver. Mais elle m’a dit que je pourrai plus tard, que ce n’était que temporaire.
Tant mieux.

Je me suis endormie sans m’en rendre compte. Et j’ai raté celui qui devait me parler des fleurs. Il les a posées sur ma table de nuit, avec un petit mot.
“Alexandra m’a dit que tu avais des questions, mais je ne veux pas te réveiller, alors je vais essayer d’y répondre et je repasserais demain si tu en as d’autres.
Celles en cloche, ce sont des myrtilles, et les autres, du thym. Je ne pense pas avoir l’autorisation de te dire de la part de qui elles sont, désolé. Et je ne sais pas pourquoi.”

C’est gentil à lui d'être passé. J'espère que je ne le raterai pas demain, et qu'il aura le droit de répondre à mes questions.
Et que j’irai assez bien.
Est-ce que c’est vraiment pour ça que le docteur ne m’a pas répondu ? La prochaine fois, je ne lui répondrai pas tant qu’elle, elle n’aura pas répondu. Je ne sais pas si je la verrais demain, d’ailleurs. J'espère. Mais apparemment, elle ne vient pas tous les jours.
Pourquoi il n’aurait pas le droit de me répondre, d'ailleurs ? C’est étrange.

Cet endroit est étrange.
«Pour les gens comme moi», d'après l'infirmière.
Alexandra, je crois.
Je connais au moins un nom. C'est déjà ça.

Jour 4

Une nouvelle réponse !
L’homme aux fleurs est repassé. J’ai oublié de lui demander son nom, alors je l’appellerai l’homme aux fleurs.
Il a pu me dire le nom de la personne qui me les offre.
Il s’appelle Cartigny. Monsieur Cartigny. Ce nom me dit vaguement quelque chose. Mais je ne sais pas quoi. Peut-être que je le connais.
Il m’a dit que les myrtilles symbolisaient l’oubli et la mort, et le thym l’impossible oubli.
Ça n’a pas de sens.
Veut-il symboliser l’oubli, ou l’impossible oubli ?
Je ne sais pas qui est M. Cartigny, mais il n’est pas très logique. Je me demande toujours pourquoi il m’offre ces fleurs.
L’homme aux fleurs pense que les myrtilles me représentent, et le thym représentent “M. Cartigny”.

Les myrtilles représentent l’oubli et la mort.
C’est très étrange. L’oubli, c’est normal, comme je ne me souviens de rien. Mais…
La mort.
Est-ce que ça signifie que je vais mourir ? Prochainement, je veux dire. Ce n’est pas le genre de cadeau qu’on ferait à une personne qu’on aime, si ? Je ne pense pas.

Aujourd’hui, le docteur ne viendra pas. Elle passe un jour sur deux, je crois. Ça m’énerve. Je voudrais qu’elle réponde à mes questions. Et tous les autres disent que c’est à elle d’y répondre. Alors pourquoi elle ne le fait pas ?

L’homme aux fleurs s’appelle Adrien. Il est repassé. Il devait changer mes bandages. Mes bras vont mieux, enfin j’ai l’impression.

████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.
J’avais cette phrase dans la tête depuis un bout de temps. Je ne sais pas pourquoi. Je devrais peut-être poser la question au docteur. Mais après les autres, celle-ci n’est pas prioritaire.
Adrien est très gentil. Je l’aime bien. Je crois qu’il m’aime bien aussi. Mais des fois, quand il me regarde, il a l’air très triste. Je me demande pourquoi. Peut-être que je saurai quand j’aurai les autres réponses.
Mais peut-être pas. Alors je devrais demander aussi. Je devrais noter mes nouvelles questions.

  • Pourquoi Adrien est triste quand il me regarde ?
  • Que signifie la phrase ?
  • Quel est le problème avec mes jambes ?
  • Quand est-ce que je pourrai me lever ?

Je n’avais pas pensé à celles-là avant. Mais elle sont importantes aussi.
Je vais devoir me souvenir de les poser, demain. Au pire, je les aurais notées.

Jour 5

Elle devrait bientôt arriver. Comme j’ai un peu de temps, j’écris. Il faut bien. De toute manière, c’est tout ce que j’ai à faire. J’ai un peu peur. J’ai décidé de ne rien lui dire tant qu’elle ne répondrait pas à mes questions, mais j’ai peur qu’elle s’énerve. Ou qu’elle pense que je ne vais pas assez bien. J’espère que ça se passera bien.

Je lui ai posé les questions. Elle a finalement accepté de me répondre. Mais ce n’était pas toujours clair, et elle n’a pas répondu à tout.

Je suis ici à cause d’un accident. On m’y gardera jusqu’à ce qu’on soit sûr que je ne cours aucune danger. Dans sa bouche, ça sonnait comme si ce ne serait jamais le cas.
Je n’ai pas vraiment de famille. Juste un père.
J’ai insisté, et elle a accepté de me dire.
M. Cartigny. C’est mon père. Et il m’offre les fleurs. Mais il n’a pas le temps de venir lui-même. Je m’appelle Owen Cartigny. Il est ma seule famille, et je ne le vois jamais.
Je suis sa seule famille, et je l’ai oublié.
Elle s’appelle Docteur Huffman. C’est une psychiatre.
Est-ce que je suis dans un hôpital psychiatrique ? Alexandra avait dit “pour les gens comme moi”.
Est-ce que je suis folle ? Est-ce que je suis dangereuse ? Est-ce que je suis ici à cause de ma perte de mémoire ?
Ou est-ce qu’on m’a effacé la mémoire parce que j’étais tarée ?
Elle ne m’a pas dit d’où venaient mes blessures. Elle n’a pas compris quand je lui ai demandé qui j’étais et a simplement répondu “Tu es Owen Cartigny”. Ça ne m’avance pas beaucoup.
Elle ne sait pas pourquoi Adrien est triste quand il me regarde. Elle pense qu’il faudrait que je lui demande moi-même. Mes jambes sont blessées, mais je devrais pouvoir marcher à nouveau dans quelques jours, après avoir suivi une rééducation. Si je le veux, je peux toujours demander un fauteuil roulant et sortir. Elle m’a même promis de demander à quelqu’un de me faire visiter l’hôpital.
Elle m’a regardée bizarrement quand je lui ai parlé de la phrase. C’était comme si elle avait peur. Je ne fais pas peur, si ? Et cette phrase non plus.
Elle a juste marmonné que j’avais effectivement besoin de changer un peu d’air.
Je pensais que, comme c’était un docteur, elle savait parfaitement ce qu’il m’arrivait et quoi faire mais, plus je la vois, moins j’en ai l’impression. C’est comme si j’étais un “cas” complètement nouveau pour elle.
C’est un peu effrayant.

Adrien m’a fait visiter l’hôpital ! Il m’a même donné un plan, pour pas que je me perde, parce que je vais pouvoir me balader toute seule ! Je vais essayer d’expliquer, mais c’est compliqué. Je suis encore toute joyeuse, c’était super d’enfin pouvoir sortir de ma chambre !
J’ai une chaise roulante automatisée, pour que je puisse me déplacer simplement en appuyant sur des boutons, comme mes bras sont encore trop blessés pour que je me pousse toute seule.
Il y a plein d’autres chambres comme la mienne. Nous n’avons croisé aucun patient. C’est dommage. J’espère que je pourrais me faire des amis. Je me demande comment sont les autres. Est-ce qu’ils sont “comme moi” ?
Il y a un jardin. Pour y accéder, il peut prendre les escaliers, mais je suis obligée de prendre l’ascenseur. Logique. Il est très joli, il y a plein de fleurs partout !
Mais pas de myrtilles, ni de thym.
Je me demande où mon père va les chercher.
Et s’il a le temps d’aller les chercher, pourquoi n’en a-t-il pas pour venir me voir ?
Ou peut-être qu’il envoie quelqu’un pour aller les chercher. Puis Adrien vient me les amener.
Ce serait ridicule. Presque comme si elles n’étaient plus de sa part.
Je crois que je ne l’aime pas trop. Mais c’est mon père, après tout. Je me demande si on s’entendait bien, avant.
Ensuite, il m’a montré les salles où je pourrais me divertir. Il y en a deux : une avec des jeux de sociétés, et une avec des tableaux.
Il m’a appris un jeu de cartes. J’ai oublié le nom, mais j’aime bien. On a joué tous les deux. J’ai perdu toutes les parties, mais il a dit que je m’améliorerai à force de jouer. Lui, il passe du temps avec moi. Je l’aime bien.
Et la salle des tableaux était très jolie, et très colorée, mais… J’avais l’impression que ███████ █████ █ ████████. ████████, ██ █’█ █████ ███ █’██████ ████, ████ █’█████ █████ ██ █’█████ █████ ██ █’█████████ ███████████████ █ ███████ █████… ██ ██ ██ █’██ ███ █████.
Tant pis. Mais ça m’intrigue. Et puis, pendant tout ce temps dans la salle des tableaux, la phrase est passée en boucle dans ma tête, et je n’ai pu penser à rien d’autre.
████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.
J’hésite à en parler au docteur. Je n’ai pas envie qu’elle ai peur de moi, comme la dernière fois.

J’ai encore eu les fleurs.

Jour 6

████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.

████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.

Je suis retournée voir les tableaux. █’██ ████████ █’██████████ ███ ███████ █████ █ ██████. Je ne sais pas trop comment décrire ce que j’y ressens. Je pense que je vais essayer d’y aller avec des papiers et un stylo, pour noter directement.

Les prochaines notes vont sûrement être incohérentes. Je vais simplement écrire ce à quoi je pense. Directement.

██████. ██████. ██ ███████ ████ ██. ██ ████ ████ ███ █’███ ██, ████ ██’███ ██ ███████.
████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████. ████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████. ████ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.

██ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.
██ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.
██ █████

Jour 7

Je viens de relire mes notes d’hier. Je n’ai pas beaucoup écrit. J’étais dans la salle des tableaux, en train d’écrire mes pensées machinalement sans vraiment m’en rendre compte. Je crois qu’Adrien est arrivé à ce moment-là. Enfin, tout ce dont je me souviens, c’est qu’on m’a poussée hors de la salle. Ça m’a beaucoup énervée. ██ █████ ███ █’██ ████, et j’ai arrêté d’écrire. ██ ██ ████ █████████ ██████ █████ ██ ███ ███████ ████ ██ █████ ███ ████. Adrien m’a proposé une partie de carte. Je n’avais rien d’autre à faire, alors j’ai dit oui. ████ ██ █’████████ ███ █’█ ██████.

██████ █ ██ ███████. ██ ███████ ███ ██████.

J’ai encore tout perdu. On a joué jusqu’à l’heure du dîner. Il a partagé son repas avec moi. C’était lui qui l’avait cuisiné, ce matin. Du riz.
C’était le meilleur truc que j’ai jamais mangé, je crois.
Il est vraiment très gentil.
Plus gentil que mon père, j’en suis sûre.
On a parlé de lui, d’ailleurs. Il pense que mon père a tout à fait le temps de venir me voir, mais qu’il doit avoir peur. Peur de quoi ? Je ne sais pas. De moi, sûrement.
Ça fait beaucoup de gens qui ont peur de moi.

Le docteur vient de passer. Elle a vu Adrien, avant. Elle aussi a peur de moi, je crois.
Ou alors…
Ou alors elle a peur pour moi.
Je ne sais pas. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Et personne ne veut m’expliquer. J’en ai assez.

Jour 11

Je suis seule.
Il n’y a personne d’autre. Aucun bruit. Il y a toujours du bruit, d’habitude. Et puis je le sens. Je sens que je suis seule. Pas dans ma chambre, non. Dans le monde. Il n’y a plus personne.
██ ████████ ██ █████████ ████.
Que faire ? Me lever, sortir ? Mais je ne sais pas si c’est dangereux, dehors. Et je n’ai pas envie de le voir par moi-même. De voir que je suis seule.
Mais je pourrais.
Je pourrais me lever.
Je le sais, je le sens.
Mes jambes peuvent marcher. À nouveau. Mais j’ai peur d’essayer. Et j’ai peur de sortir.
Je n’avais pas écrit depuis quelques jours parce que je ne trouvais rien à dire. Et parce que j’en voulais au docteur, de ne jamais rien me dire. Et elle voulait lire ce que j’écrivais. Alors j’avais arrêté d’écrire.
Mais maintenant, elle n’est plus là. Personne n’est plus là. Je suis seule. Horriblement seule. Même Adrien n’est plus là.
Je crois que c’est celui qui me manque le plus. Il est toujours très gentil avec moi.
██ █████ █████████████, ██ █████ ██ ██ ███████.

Je n’étais pas du tout seule. Et je ne peux toujours pas me lever.
J’ai vu le docteur. J’ai presque pleuré de joie quand elle est arrivée. Elle a lu ce que j’avais écris ce matin, et elle m’a regardée très bizarrement.
Elle a encore peur. Peur pour moi. Peur de moi.
Peur de moi pour moi.
Elle pense que je devrais sortir plus souvent. Mais que je ne devrais pas aller dans la salle des peintures. C’est dommage. █’███████ █████████ ███ █ ████, c’est très joli. J’en ai parlé avec Adrien. On se voit une fois par jour, quand il vient me donner les fleurs, et des fois, après, on va jouer aux cartes.
Aujourd’hui, je l’ai battu à une partie. J’étais très contente.
Donc j’en ai parlé avec Adrien. Il a hoché la tête. Je crois qu’il comprend. Mais je pense qu’il ne peut rien y faire.
C’est dommage.
Tant pis.
Je suis fatiguée d’être ici. J’ai rencontré quelques autres patients, mais ils sont fous. J’espère que je ne deviendrai pas comme eux. Ils me font peur. Je crois que c’est vraiment un hôpital psychiatrique.
J’aimerais bien sortir. Mais je ne peux pas.
Je ne sais même pas pourquoi.

Jour 12

Adrien est vraiment adorable.
Il m’a apporté un tableau. Il l’a mit dans ma chambre.
Ce tableau est très joli.
Il me rappelle quelque chose. Mais pas comme les autres tableaux me rappelaient quelque chose. ███, █’█████ █████████. ███ ███████████, ████ ████████. Celui-là, c’est plus… doux. Et les souvenirs qu’il évoque ont l’air agréables.
Il y a une jeune fille. Elle est sur une falaise, et elle regarde la mer devant elle. Elle est de dos, elle a des longs cheveux noirs qui volent, et elle porte une robe blanche simple. Elle a l’air très jolie, mais quelque chose dans son attitude est triste, et ça se voit dans l’ensemble du tableau.
Je l’aime beaucoup. Mais j’aimerais bien savoir pourquoi il me dit quelque chose. Je l’ai dit à Adrien, et il n’en sait rien, mais il veut bien m’aider à chercher.
Il est toujours triste quand il me regarde. D’ailleurs, j’ai trouvé un mot pour décrire son regard. C’est de la pitié.
Alors, je fais peur à des gens, ou pitié.
Mais le tableau est différent des gens. Le tableau s’en fiche de moi, il est déjà assez occupé avec sa tristesse. J’aime beaucoup le regarder, et m’imaginer ce que ressentait la personne qui l’a peint. Ça me détend, et ça me fait penser à autre chose. J’en ai besoin, ████ ███ ███████ ████████ ███ ██ ████████ ████████ ██ ████. ██ █████ █████ ███ ██████…
███ ██████ ████████…

Je viens de voir un docteur que je ne connaissais pas. Elle m’a examinée. Mes bras vont beaucoup mieux, ils n’ont même plus besoin de bandages. Ils sont très maigres, mais on ne voit presque plus les blessures.
Et je peux me lever !
Ça fait deux bonnes nouvelles pour aujourd’hui. Peut-être le meilleur jour depuis mon réveil ici, il y a douze jours.
Déjà douze…
Bon, c’est très très dur. Quand j’ai essayé, elles ont tremblé et je suis retombée sur mon lit. J’aurai besoin de “rééducation”. Elle essaiera de venir tous les jours pour ça, et sinon, des infirmiers s’en occuperont.
Mais bientôt, je pourrai marcher, peut-être même utiliser les escaliers ! Et qui sait ? Peut-être qu’on me laissera sortir ! Je devrais en parler avec le docteur Huffman. Je crois que je vais mieux, maintenant, non ?

Jour 13

Je ne parle plus vraiment des fleurs, mais je les reçois toujours. Toujours les mêmes. Et Adrien s’est renseigné ; mon père les commande simplement. Elles sont ensuite livrées à l’hôpital, et confiées à Adrien.
Ça doit lui prendre, quoi, cinq secondes ? Même pas. Peut-être qu’il a fait en sorte que ça se commande tous les jours (il y a un mot pour ça ?)1 automatiquement. Il ne prend pas de temps pour moi. Il dit qu’il n’en a pas.
Conneries.
Adrien aussi a un travail, qui lui prend du temps. Pourtant, il vient toujours me voir, et il joue avec moi, et il me fait même à manger. Parce qu’il le veut. Si mon père ne vient pas, c’est juste parce qu’il ne le veut pas.
Je pense qu’on ne s’entendait pas très bien.
Huffman devrait bientôt arriver. Elle est un peu froide, je trouve. Mais bon, je l’aime bien. Et maintenant, elle veut bien répondre à mes questions.
En plus, j’y ai réfléchis, et je pense de plus en plus qu’elle n’a jamais fait face à quelqu’un comme moi. Ça doit être dur pour elle.
J’essaie de comprendre les gens autour de moi. Mais j’ai beau y penser en long, large et en travers, mon père n’a pas d’excuse. Je le déteste. Sans jamais l’avoir vu.
Je me demande si c’est injuste de ma part ?
Non. Je le déteste parce que je ne l’ai jamais vu.

Je viens de voir le docteur Huffman. Elle m’a dit qu’elle s’arrangerait pour que je puisse sortir au plus tard dans trois jours. Ce sera donc pour le jour… 16. Jour 16. Je pourrais sortir. Dans la rue. Je serais encore en fauteuil normalement, et accompagnée, mais je pourrais sortir. C’est génial ! Je suis vraiment contente !
Elle a encore lu mon journal. En arrivant au moment (juste avant), où je parlais de mon père, elle a eu l’air d’accord avec moi.
Je me demande si elle le connaît personnellement. Elle n’a pas voulu me répondre quand je lui ai posé la question.
Adrien vient d’arriver, il m’a donné les fleurs, et il me propose d’aller jouer aux cartes.

Extrait du journal de l’infirmier Adrien J., retrouvé dans son ordinateur.

Jeudi ██/██/████

Je suis allé jouer aux cartes avec Owen, aujourd’hui. Elle a l’air de vraiment s’amuser. Elle m’a même battu plusieurs fois ! Elle s’est vraiment améliorée, c’est fou.
Elle a réagi au tableau que “je” lui ai offert. C’était M. Cartigny qui me l’avait envoyé. Je me demande s’il a une signification particulière pour elle… Et si c’est pour ça qu’il m’a demandé de le lui donner. Il a une idée derrière la tête ?
Je pense qu’il l’aime beaucoup, mais il a peur de la voir en face, et qu’elle ne le reconnaisse pas. Ou alors c’est ce qu’il se dit. C’est d’un égoïsme… Je vois bien qu’elle est blessée par ça. Et il devrait le savoir, même sans l’avoir revue. Il ne pense qu’à lui. Ce n’est pas de l’amour.

Le jeudi est mon jour de repos, normalement, mais en fait, je passe la journée à m’occuper d’Owen… Je viens de m’en rendre compte.

Elle a encore fait une crise de panique aujourd’hui. D’après Anaëlle, elle n’en parle pas dans son journal. Elle sélectionne beaucoup ce dont elle parle, sûrement parce qu’elle est lue ensuite ; je sais que, même inconsciemment, je n’écrirais pas tout ça si je savais qu’ensuite quelqu’un allait me lire. J’en ai parlé à Anaëlle, mais elle a vraiment besoin de lire son journal, et ne veut pas lui mentir.
Pas à elle.
Parce que c’est Mademoiselle Cartigny. La fille de Ô Grand François Cartigny, qu’elle admire tant. Qu’elle admire et aime, même si leur liaison est finie. Ce qui n’est un secret pour personne, mais tout le monde continue à faire comme si de rien n’était. Ça m’énerve. Pas autant que le comportement de François avec Owen, mais ça m’énerve quand même.
Je le déteste.
Je ne devrais pas, je sais. Tout le monde l’adore, et puis, après tout, c’est notre patron. Mais je le déteste. Il est tellement hautain, conscient qu’il peut tout s’offrir, que tout le monde l’aime. Et il n’a pas peur de décevoir les gens. Tant que lui va bien, tout va bien. Peu lui importe qu’Owen se retrouve comme orpheline sans le moindre souvenir, tant qu’il n’affronte pas lui-même son regard vide et triste. Peu lui importe qu’Anaëlle pense toujours à lui et ai le coeur brisé, tant qu’il a prit son pied et qu’il n’a pas l’impression d’avoir trahi sa très chère défunte femme.
Je viens tout juste de recevoir un mail de sa part. Pile au bon moment, hein ? Il me propose de le voir, jeudi prochain, comme il sait que c’est mon jour de repos. Je ne sais pas vraiment quoi lui répondre. J’hésite entre :
« Vous avez réussi à vous dégager du temps ? C’est merveilleux, vous pourrez enfin aller voir votre fille, comme elle vous attend toujours ! »,
« Excusez-moi, mais j’occupe déjà ma journée de repos pour m’occuper d’Owen. Vous avez peut-être déjà entendu parler d’elle, c’est la nouvelle patiente à qui on a administré des amnésiques trop forts pour son organisme. Comme son père ne vient jamais la voir, je m’en occupe personnellement. », ou quelque chose de plus professionnel, sans sarcasme. En acceptant.
Non, je ne vais pas accepter.
Je préfère le sarcasme.

J’ai enfin fini mon mail.
« M. Cartigny,
Ç’aurait été avec plaisir mais, comme vous n’utilisez pas un temps dont vous disposez manifestement pour vous occuper de votre fille psychologiquement et physiquement fragilisée, je m’en charge, et mes jours de repos tels que le jeudi sont donc consacrés à m’occuper d’elle. Si vous voulez me rencontrer, passez à sa chambre quand vous voulez, mais faites attention à toquer, vous pourriez autrement interrompre notre conversation quotidienne que je veille à ne jamais manquer.
Cordialement,
Adrien J. »

Je viens de me rendre compte que j’avais souvent parlé des crises de panique d’Owen, mais je n’avais jamais développé.
Parfois, comme effets secondaires de l'amnésique, elle perd l’usage de la parole et/ou de l’écriture. Et elle se met à paniquer ; rythme cardiaque trop élevé, maux de tête, de ventre, tremblements, sanglots, parfois hurlements. On ne peut rien vraiment faire, à part la faire s’endormir. En général, quand elle se réveille, elle va mieux, mais ce n’est pas toujours le cas. Et on est obligés de la regarder paniquer, sans pouvoir l’aider. C’est assez horrible, je dois le dire.
Je réfléchis à lui apprendre à dessiner. Elle commence à se lasser des jeux de cartes, et ça pourrait aussi l’occuper quand elle est seule.
La pauvre, qu’est ce qu’elle doit s’ennuyer… Je suis très heureux qu’Anaëlle ait pu négocier pour la laisser sortir. Elle semble très impatiente que ce jour arrive. “Le jour 16”, d’après elle. Elle a numéroté les jours instinctivement, sans avoir aucune idée du mois, de la saison, du jour de la semaine, ni même de la décennie. Et elle a fait ça dès le début. Elle se souvenait à peine de son prénom qu’elle numérotait déjà les jours qui passaient, méthodiquement.

Digne fille de son père.

P.-S. : Cartigny vient de me répondre. Il était très froid. Il me dit que je suis “très peu compréhensif”, que je “ne respecte pas l’autorité”, et qu’il “attendait mieux de ma part”. Il viendra me retrouver demain, à quinze heure, devant la chambre d’Owen.
Enfoiré.

Jour 14

Adrien vient de venir. Il a parlé à mon père par “mails” hier. Il va venir aujourd’hui, à quinze heures. Mais il ne rentrera pas. Il attendra devant ma chambre.
Je me demande si je pourrais le voir, comment il réagira, comment je réagirai, à quoi il ressemble, comment il se tient, comment il parle… Comment il est.
Mais en même temps, je n’ai pas trop envie de le voir. Parce que j’aurais peur de ce que je pourrais faire.
Il viendra pour Adrien. Pour le voir, lui parler.
Alors il a du temps. Il pourrait le passer avec moi.
Mais il ne veut pas. Je ne suis pas assez importante ? Je suis pourtant sa fille. Ça ne me rend pas importante ?
Je crois qu’Adrien est plus un père pour moi que mon vrai père. Est-ce que c’est triste ?
D’ailleurs, il veut m’apprendre à dessiner. On a essayé, aujourd’hui, et il trouve que je suis très douée.
Je me demande si je savais dessiner, avant.

J’ai fini ma séance de rééducation quotidienne. C’est très fatiguant, mais, maintenant, je peux me lever et marcher ! En étant soutenue, certes. Mais elle m’a donné des béquilles pour que je puisse m’entraîner toute seule. Je le ferai quand je serai moins fatiguée.

Je l’ai fait !! Avec mes béquilles, je suis allée jusqu’à la fenêtre ! Je suis tellement heureuse !

J’ai vu mon père. Je crois que maintenant, il me déteste autant que je le déteste. J’espère.
Adrien est venu pour me donner les fleurs. Il était presque quinze heures. Il est un peu resté pour parler. Il était quinze heures passées. J’étais toujours à côté de la fenêtre. Là, mon père est entré dans la chambre. Il avait l’air énervé. Son visage me disait quelque chose. Sûrement parce que c’est mon père. Il m’a regardée, et n’était plus énervé. Je l’ai regardé. Il m’a regardée. Je lui ai souri.
Adrien, Alexandra et le docteur Huffman disent souvent que j’ai un très beau sourire. Alors je lui ai souri.
Et j’ai jeté les fleurs par la fenêtre. En le regardant, en lui souriant. Il a eu l’air très très énervé. Et très très triste, aussi. Tant mieux, c’est ce que je ressens pour lui aussi. Puis il a fait signe à Adrien de le suivre, et est sorti. Adrien m’a fait un clin d’oeil. Je crois que ça veut dire qu’il est d’accord avec ce que j’ai fait.
Alors j’ai énervé mon père, et j’ai rendu Adrien heureux.
C’est bien. Je suis fière de moi.

J’ai peur. J’ai très très peur.
J’étais dans la salle des jeux. J’avais trouvé quelqu’un, une autre patiente, qui avait l’air très, très fatiguée, pour jouer avec moi. Et j’ai entendu le docteur Huffman discuter avec quelqu’un d’autre, quelqu’un que je ne connaissais pas. Quelqu’un qui l'appelait Anaëlle. Ça doit être son prénom. Je ne savais pas qu’elle avait un prénom, mais maintenant que j’y pense, ça me semble normal.
Ils parlaient de moi. De me donner des “amnésiques”. Le docteur n’était pas sûre. Elle disait que j’avais déjà mal réagi aux derniers qu’on m’avait donné, alors elle ne voulait pas retenter le coup. L’autre disait que mon comportement devenait inquiétant. Que c’était pour mon bien.
Alors c’est pour ça. Que je ne me souvenais de rien, à part mon prénom. Ce n’était pas de ma faute. C’était la leur. Ils m’ont fait perdre la mémoire. Et ils vont sûrement recommencer.
Je ne sais pas s’ils me laisseront garder mon journal. Je le cacherai, au cas où. Je dirai que je l’ai perdu. Mais il faudra que je le retrouve. Je vais le mettre derrière le tableau. Et je vais le noter. Où ? Où ? Où ? Il ne faut pas qu’ils sachent où. Mais il faut que je sache.
Sous mon oreiller.
Il ne le changeront pas avant le jour 16. Et ils devraient me donner les amnésiques demain, le jour 15. Ou alors aujourd'hui. Ça devrait aller. J’espère que ça ira.
Je n’ai pas envie d’oublier. Pas encore.
Maintenant, je regrette de ne pas avoir tout noté. Mais je n’ai pas le temps. Je n’ai plus le temps. Je vais cacher le journal. Si, quand je lis ça, je ne me souviens plus de l’avoir écrit…
Alors il faut le relire.

Jour 1 15

Je suis Owen.

Je me suis réveillée il y a environ trois heures. D’après le docteur, j’ai seize ans. Je ne m’en souviens pas.
Je ne me souviens de rien, en fait. À part de mon nom. Owen.
Donc, je me suis réveillée il y a trois heures. Dans la chambre. Je ne pense pas qu’elle m’appartienne, elle est trop impersonnelle pour ça.
Sinon, je suis habillée en blanc. Une sorte de chemise qui se ferme avec des boutons derrière… Une chemise d’hôpital.
C’est ça. Une chemise d’hôpital. Je suis dans un hôpital. C’est pour ça que tout est si vide et propre. Et c’est pour ça, aussi, le docteur.
En parlant du docteur, elle m’a promis qu’elle me dirait comment elle s’appelle plus tard, quand j’irai mieux. Elle dit que mes pensées risquent de se mélanger, et c’est pour ça qu’elle m’a donné des feuilles pour les écrire.
Elle a un regard très triste.
Je viens de trouver un papier sous mon oreiller. “Derrière la peinture.”
Je me demande si je dois y aller. Je suis si fatiguée.
J’ai essayé de me lever. Mes jambes tremblent beaucoup, je n’ai pas tenu longtemps. J’essaierai une autre fois. Je vais remettre le papier sous l’oreiller. Je verrai ça plus tard.

Quelqu’un est passé. Elle a dit qu’elle était là pour la “rééducation”. Pour m’apprendre à marcher. C’est avec des béquilles, mais, au moins, maintenant, je peux aller pour voir derrière le tableau.

C’était dur… j’ai les mains qui tremblent, maintenant, mais j’ai réussi. C’est un paquet de feuilles, et, devant, il y a écrit en gros “à lire”.
C’est la même écriture que sur le bout de papier.
C’est la même écriture que la mienne.
C’est moi qui ai écrit ça ? Avant de perdre la mémoire ? J’ai un peu peur de regarder.

Désolée si ce que j’écris est troublé par les larmes. Je viens de finir de tout lire. Ce qui est décrit, ce sont mes sentiments, mais je ne les ressens pas vraiment. C’est très dur. Je ne me souviens pas du tout de ça, mais je sais, au fond de moi, que c’est vraiment moi qui ai écrit ça et que j’ai vraiment ressenti ça. C’est encore pire.
C’est peut-être pour ça que le docteur Huffman avait l’air triste en me regardant. Parce que je ne me souviens pas d’elle.
Certaines phrases sont barrées et illisibles. Est-ce que c’est moi qui ai fait ça ? Pourquoi ?

Un infirmier est venu me voir. Adrien. “Je” parlais beaucoup de lui dans “mon” journal.
Il m’a demandé si je voulais les fleurs.
J’ai refusé. Il a compris. Je crois.
Il m’a demandé si je savais toujours jouer aux cartes. J’ai essayé d’y réfléchir, mais je n’arrive pas à me souvenir des règles. Il a dit que ce n’était pas grave, qu’il m’apprendrait.
Cette fois, je noterai tout.
Il avait l’air vraiment très triste. Alors je me suis levée, grâce aux béquilles, et je l’ai serré contre moi.
Il a pleuré.
Moi aussi.

Et dire que mon père m’avait juste fixée en silence, d’après ce que j’avais écrit.

Demain, je sors.

Jour 16

Je vais bientôt sortir. Alexandra va m’accompagner. Elle est gentille. Aussi gentille que ce que j’avais dit dans mon journal.
Elle m’a apporté des vêtements, elle m’a dit qu’ils avaient été à moi, avant.
Avant le jour 1.
Je vais faire bref, parce qu’Alexandra m’attend, mais je voudrais décrire mes vêtements.
Au cas où j'oublie encore. J’ai décidé de tout noter. Et je cache les feuilles. Je note quelques autres choses sur d’autres, que je montre au docteur Huffman. Comme ça, elle ne sait pas tout, mais j'ai une sécurité si jamais je perds à nouveau la mémoire.
Je porte un legging noir avec un pull tricoté bleu foncé un peu trop long pour moi. Et beaucoup trop large.
Je crois que j’étais moins maigre, avant ; il devait être moins large, à l’époque.
J’ai des bottes marrons, et un bonnet noir. Je me suis tressé les cheveux. Alexandra m’a montré comment faire. Je les aime bien, comme ça. On voit moins qu’ils sont sales.
Je crois que je devrais me les laver.
Je dois y aller. Je raconterai tout en rentrant.

J’ai merdé.
La phrase m’est revenue en tête, pendant qu’on était dehors.
Je danse éternellement, au coeur de la spirale.
Ce n’est pas vraiment une phrase, en fait. Plus un sentiment. Couplé à un besoin, de voir quelque chose. Je ne sais pas quoi. Je ne sais pas pourquoi. Et je ne sais pas comment le voir.
Mais c’est devenu de plus en plus insistant. Et au bout d’un moment, j’ai craqué. Je me suis assise, parce que j’étais fatiguée, à force. Alex s’est tournée vers moi.
Et j’ai vu, dans son regard, qu’elle savait. Elle savait ce que je ne savais pas et je voulais savoir. Alors je lui ai demandé. De me le montrer.
Elle a eu l’air très, très triste. Elle m’a aidée à me relever. Et elle m’a dit quelque chose que je me répète en boucle depuis.
“Oublie ça. Sinon, ils te feront oublier.”

Les amnésiques.
J’ai vu cette chose. Je ne sais pas ce que c’est, mais je l’ai vue. Et ils m’ont fait oublier. En même temps, j’ai tout oublié. Et j’ai failli m’en rappeler, il y a quelques jours. Alors ils m’ont encore fait oublier.
Pourquoi ? Pourquoi je n’ai pas le droit de m’en rappeler ? Qu’est-ce que c’est ? Est-ce qu’ils en ont peur ?
Est-ce qu’ils ont peur de moi ?
En tous cas, ils ne veulent pas que je m’en souvienne. Et même mon père est prêt à me faire perdre la mémoire pour ça.
C’est si grave que ça ? Ou alors il l’utilise juste comme une excuse, et n’en a rien à faire ?

Alexandra m’a dit qu’elle ne parlerait pas de l’accident aux autres. Que je réagissais très mal aux amnésiques et qu’elle ne voulait pas qu’on m’en administre trop en trop peu de temps. Mais elle me dit que je dois m’efforcer d’oublier par moi-même. Qu’elle sait que c’est dur, mais que c’est tout ce qu’elle peut faire.
Elle fait des efforts. C’est vraiment gentil.
C’est la seule gentille. Je les déteste tous, sauf elle.
Et Adrien. Adrien aussi est gentil.

Elle lui en a quand même parlé, d’ailleurs. Elle est venue me prévenir. Mais il a promis qu’il ne ferait rien, et qu’il n’en parlerait à personne.
Je crois qu’ils s’aiment beaucoup, tous les deux.

Il est passé. Il s’est juste assis à côté de mon lit, et il m’a regardée en silence.
J’ai l’impression de l’avoir déçu.
J’ai pleuré.
Il m’a juste regardée.
Je crois vraiment que je l’ai déçu.
Et puis il est parti.

Il est repassé. Il m’a proposé de m’apprendre à jouer aux cartes.
Me ré-apprendre.
Il avait le regard vide.

J’ai perdu toutes les parties. J’ai noté les règles sur une autre feuille, que je garderai avec celles-ci.

Jour 17

J’ai essayé de m’en souvenir.
Je garderai ça secret. Je ne le dirai même pas à Alexandra et Adrien.
Je n’aime pas leur regard quand je les déçois. Mais j’aime encore moins cette sensation de devoir retrouver cette chose. Alors j’essaie de m’en souvenir.
C’était un objet. C’était beau. Très beau. Et ça représentait tant de choses. Tant de choses…
J’ai essayé de le dessiner. C’est pitoyable. Je l’ai déchiré.
Il ne faut pas qu’ils le trouvent.

Il faut que j’arrête d’y penser, sinon, ils vont s’en rendre compte.
Je vais essayer de me concentrer sur le tableau de ma chambre.
Je ne sais toujours pas d’où il vient. J’aimerais bien savoir. Je crois que je le savais. Avant le jour 1. Quand j’avais encore toute ma mémoire. J’aimerais bien m’en souvenir, de ça, aussi.
Je connais l’endroit peint. Quand je ferme les yeux, je peux le voir, et presque sentir le vent sur ma peau…
J’aime bien cette sensation. Mais la cour, ici, est tellement fermée qu’on n’a même pas un brin de vent. Et je n’ai plus le droit de sortir. Je ne l’aurai plus jamais.
Avant, je connaissais cette sensation. Je la vivais tous les jours. Elle était normale pour moi.
C’est à cause de cette chose que j’ai vue que je l’ai à présent perdue, cette chose que je veux tant revoir. Si je ne l’avais pas vue, ils ne m’auraient pas donné d’amnésiques. J’aurais toujours ma mémoire. Et je ne serais pas là. Je serais dans cet endroit dont je n’arrive pas à me souvenir. Avec le vent. Et la liberté.
Je saurais d’où vient ce tableau. Ce serait même une évidence pour moi.
Je déteste cet objet. C’est de sa faute. C’est de sa faute.

Adrien est passé. Il m’a sourit. Ce n’était pas un vrai sourire. Il était triste. Ça se voyait dans toute sa personne. Je n’aime pas le voir triste. Et je n’aime pas que ce soit de ma faute. Il m’a proposé d’aller à la salle de jeux. J’écris juste rapidement avant d’y aller.
Je vais essayer d’y aller à pied. Je n’ai plus la sensation du vent, mais je veux au moins retrouver la sensation de marcher. Je continuerai à écrire en revenant.

J’ai gagné une partie. Sur dix.
Mon écriture tremble, mince. C’était fatiguant, de marcher. Mais ça m’a fait du bien.
Après-demain, j’essaierai de prendre les escaliers.
Le docteur Huffman devrait bientôt passer. Je vais cacher ça, et après j’essaierai de me reposer avant qu’elle n’arrive.

Elle n’a aucune idée de l’accident. C’est bien. Je savais que je pouvais faire confiance à Alexandra et Adrien, mais c’est rassurant de savoir qu’elle ne va pas encore me donner des amnésiques. Je déteste lire un journal sans me souvenir de l’avoir écrit. Je n’ai pas envie de recommencer.
Et puis je me souviens de si peu de choses, je n’ai pas envie de les oublier aussi.

Jour 18

Je viens de me réveiller. J’ai rêvé de l’objet.
C’est une peinture. Mais pas comme celle de ma chambre, non, totalement différente.
Si belle, si intéressante… J’étais tellement heureuse de voir quelque chose d’aussi parfait, j’aurais voulu que tout le monde puisse en profiter. J’avais essayé de leur en parler, de les convaincre…
Je ne me souviens plus. Ça s’échappe.
Mais j’ai avancé, déjà.
Je ne me sens pas très bien. J’ai la tête qui tourne. Je voudrais en savoir plus sur ce tableau.

Je vais essayer de me changer les idées. Peut-être qu’il y aura quelqu'un à la salle de jeux.

Il n’y a personne. Tant pis. Je suppose que je peux juste attendre ici, et écrire. Ou dessiner. Mais je ne peux pas jouer seule, et je n’ai pas envie de retourner dans ma chambre.
Je n’ai pas encore revu mon père, d’ailleurs. Je ne sais pas à quoi il ressemble. Et ma mère ? D’après mon premier journal, le docteur Huffman m’avait dit que mon père était ma seule famille. Mais j’ai forcément une mère, enfin, je n’aurais pas pu naître, sinon. Peut-être qu’elle est morte.
Je me demande si moi, je vais mourir. Je veux dire, bien sûr, tout le monde meurt, mais je me demande si je vais bientôt mourir.
Ça me fait penser que j’arrête de parler des fleurs. Mais j’en reçois toujours.
Peut-être qu’il pense que j’ai tout oublié, ce qui est le cas, dans les faits, et qu’il peut repartir de zéro avec moi.
Idiot.

Un garçon vient d’entrer. Il est brun, il a les cheveux courts, et il a l’air perdu. Un peu plus grand que moi, je pense. Moins maigre. Moins pâle. Moins tremblant. Je crois que je ne l’ai jamais vu ici. En tous cas, pas depuis ma deuxième perte de mémoire. Je me demande qui il est. Ce qu’il fait ici.
Son regard me rappelle quelque chose, mais je ne sais pas quoi.
Oh, si. Il me rappelle mon reflet du premier matin.
Est-ce qu’il a perdu la mémoire, lui aussi ? Il a aussi prit des amnésiques ? J’hésite à aller le voir.
Il s’approche. Peut-être que c’est lui qui va venir me voir, finalement.

Il s’appelle Erwan, et il a dix-neuf ans. Il s’est réveillé il y a quelques heures. Son docteur (pas le docteur Huffman, je lui ai demandé) lui a dit que des amnésiques de classe C lui avaient été administrés après qu’il ai été en contact avec quelque chose, mais il n’a pas trop bien entendu quoi.
On ne m’avait rien expliqué, à moi. Pourquoi à lui si ? Ce n’est pas juste. En plus, il a été assez idiot pour ne pas écouter. Il ne sait pas jouer aux cartes, et n’en a pas envie.
Inutile, en plus d’idiot.

Du coup, on est juste là, face à face, et on ne sait pas trop quoi faire. Donc j’écris. Peut-être que je pourrais le dessiner. Ça m’occuperait.
Il m’a posé une question. M’a demandé qui j’étais.
C’est assez vague, comme question. Je lui ai dit que je m'appelais Owen, et il a répondu “et à part ton prénom, tu es qui ?”
Je ne comprend pas ce qu’il veut dire. Je suis Owen. Pourquoi je devrais être quelque chose d’autre ?
Donc étrange, idiot et inutile. C’est déjà pas mal.

J’avais commencé à le dessiner, mais il a dû partir, un infirmier était venu le chercher. Tant pis. Je le reverrai forcément, et je pourrai finir mon dessin.
Je ne l’aime pas trop. Il me regarde bizarrement.
Adrien et Alexandra ont un regard protecteur, inquiet et triste, en général. Le docteur Huffman a un regard un peu froid, mais inquiet et triste aussi, dans le fond. C’est facile, je les connais, et je ne suis jamais surprise de leurs regards.
Mais personne, depuis au moins ma dernière perte de mémoire, ne m’a regardée comme ça. Ça me met mal à l’aise.
On arrive à dérangeant, étrange, idiot et inutile. Peut-être que je vais faire une liste à part de ce que je pense de lui.
Adrien est passé, il était en pause. Il avait l’air content de me voir ici. On a pu faire une ou deux parties, et puis il a dû partir, mais j’ai quand même eu l’occasion de lui parler d’Erwan. Il ne voit pas qui c’est, mais il se renseignera.
Il prend vraiment du temps pour moi. C’est gentil.
Il a dit qu’il avait deux nouvelles à m’annoncer, mais qu’il passerait plus tard me voir, quand il aura plus de temps. Ça avait l’air d’être des bonnes nouvelles.
J’ai hâte de les connaître.

J’ai encore eu des nausées. Je ne crois pas en avoir déjà parlé, vu que, généralement, quand ça m’arrive, je suis fatiguée après et je n’écris pas. Mais j’en ai assez souvent. Les infirmiers et docteurs disent que ce n’est rien, et que ça passera.
Ils mentent mal. Ça ne passera pas, donc. Enfin, peut-être que je finirai par m’y habituer. C’est tout ce que je peux espérer.
Alexandra est passée rapidement, elle m’a demandé si Adrien m’avait déjà parlé. Je pense qu’elle parlait des bonnes nouvelles, alors je lui ai dit non. Elle a eu l’air un peu déçue, mais elle avait un regard très heureux.
Je crois qu’au moins une des nouvelles la concerne.
Est-ce que c’est lié au fait qu’ils s’aiment beaucoup ?
C’est rare qu’ils soient aussi heureux. Je suis contente de les voir comme ça, j’aimerais que ça arrive plus souvent.

J’ai les nouvelles !
La première me concerne. Enfin, le tableau, plutôt. Celui de ma chambre, pas l’autre.
Il sait d’où il vient.
“Tu ne te souviens peut-être pas t’être posée la question, en fin de compte…”, il a dit, et son regard est encore devenu sombre. Je déteste quand ça arrive. Enfin, il fait tout pour m’aider, toujours, mais j’ai souvent l’impression qu’il est triste à cause de moi…
Donc je lui ai dit que je m’étais posé la question en me réveillant après ma deuxième perte de mémoire. Ce n’est pas totalement faux. Il a eu l’air soulagé.
Je ne peux pas lui parler du journal caché.
Pour faire court, ce tableau vient de moi. Je l’ai peint avant le jour 1, bien avant. Il ne sait pas exactement quand. Je lui ai promis que j’y réfléchirai.
La deuxième nouvelle les concerne, lui et Alexandra, comme je l’avais pensé.
Ils vont s’installer ensemble. Ils disent qu’ils “n’officialisent pas encore leur relation”, et qu’ils me font confiance pour n’en parler à personne.
À qui je pourrais en parler, de toute manière ? Au docteur Huffman ? Haha.
Je ne comprends pas vraiment pourquoi ça les rend si heureux, mais, en même temps, c’est quelque chose qui concerne l’extérieur de l’hôpital, je pense que c’est normal si j’ai du mal à comprendre.
C’est si loin de moi.
Mais s’ils sont heureux, je suis heureuse aussi !
Adrien s’est aussi renseigné sur Erwan. Apparemment, il ne sera pas ici longtemps, juste le temps de se remettre des effets de l’amnésique. Alors je lui ai demandé si moi aussi, je pourrai sortir quand je serais remise des effets des amnésiques.
Il m’a ébouriffé les cheveux d’un air triste, et n’a pas répondu.

Jour 19

Il est trois heures du matin. Je me suis réveillée il n’y a pas longtemps, et je n’arrive plus à m’endormir. Il n’y a presque personne dehors, seulement ceux qui sont de garde de nuit, et ils doivent être fatigués, je ne voudrais pas les déranger.
Je m’ennuie.
Le tableau de la chambre Mon tableau est tellement triste. Il y a quelques jours, l’époque avant le jour 1 me manquait, mais, si je peignais des choses aussi tristes, je ne devais pas être tellement plus heureuse que maintenant…
Je viens de remarquer quelque chose.
C’est petit. Un détail.
Mais je ne l’aurais pas peint si ce n’était pas important.
Un bâteau dans la mer. Un petit bâteau. Quand je serai moins fatiguée, j’irai voir de plus près.
C’est étrange, ce n’est qu’un tout petit bâteau dans la grande mer, mais j’ai l’impression qu’il est, d’une certaine manière, le centre du tableau.
Que la tristesse est liée à lui.

Il y a écrit quelque chose dessus. Mais je n’arrive pas à lire. Tant pis.
Je pense que je vais aller dans la salle de jeux. Je n’ai rien d’autre à faire, de toute manière.
Je vais même essayer de prendre les escaliers. Ça prendra du temps, ça m’occupera.

Je suis épuisée. Mais je n’arrive toujours pas à dormir. Et puis les tables de la salle de jeux ne sont pas aussi confortables que mon lit.
J’espère que je n’aurai pas de nausées, descendre les escaliers m’a trop fatiguée pour que je me relève. Si je vomis, je vomis ici.
Ce serait dégoûtant.
Tant pis.

Erwan vient d’entrer. Je vais l’ignorer.
Je me demande s’il va venir en face de moi, cette fois aussi.
J’ai mal à la tête.

Il s’est assis en face de moi.
Mon mal de tête s’est empiré, et j’ai dû arrêter d’écrire. Je n’en pouvais plus, j’avais l’impression qu’on me frappait la tête avec un marteau, c’était horrible. Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Ça m’a semblé une éternité. Il est venu, il m’a fait avaler quelque chose. Ça avait le même goût que les médicaments que me donnaient les docteurs. Ça devait être la même chose. Après, il s’est rassis en face de moi.

Il vient de parler.
“Tu écris pour quelqu’un ?”
Je ne peux pas lui expliquer. Je ne le connais pas, mais je sais qu’il est idiot. Je vais juste lui dire que c’est le docteur Huffman qui me le demande. Ce n’est pas totalement faux.
Il a juste hoché la tête.
Ça ne va pas nous mener bien loin.
Il a pris un jeu de cartes. Pourquoi ? Il ne sait pas jouer.
Taré.

Il m’a demandé de lui apprendre à jouer.
Taré.
Je n’ai rien d’autre à faire, de toute manière. Il a intérêt à ne pas me faire répéter.

Il est plutôt intelligent, en fait. On vient de finir la première “vraie” partie. Il a perdu, mais il comprend vite.

Il a encore perdu. C’était plus serré. Il comprend vite. Je n’avais pas compris aussi vite.
Il s’est mit à parler au milieu de la partie. J’hésite à lui répondre.
Je vais lui répondre. Il n’y a pas de raison.

Il est plutôt gentil, en fait.
Je ne sais pas trop comment on en est arrivés là, mais je lui ai expliqué pourquoi j’écrivais autant. Maintenant, j’ai un peu peur qu’il le répète… Je lui ai dit de ne pas le faire, bien sûr, mais on ne sait jamais… Il suffirait même que le docteur Huffman apprenne que j’écris beaucoup, alors que je ne lui montre que deux ou trois mots par jour, pour qu’elle me soupçonne et fasse des recherches.
Il faudrait juste qu’il dérape, qu’il laisse échapper une information…
Je ne veux pas y penser. Pour le moment, je vais lui faire confiance.

Adrien m’a amené des fleurs aujourd'hui. Il avait l’air en colère. Apparemment, mon père a entendu parler de sa relation avec Alexandra, et il le prend très mal. J’ai rigolé et j’ai dit que mon père utilisait le temps qu’il ne passait pas avec moi pour faire chier le monde. Ça l’a fait sourire.
Je suis contente d’avoir au moins pu le faire sourire.
Et je lui ai parlé du bâteau. Il a dit qu’il se renseignera, mais je crois qu’il a déjà une idée.
J’espère qu’il trouvera quelque chose.
J’ai l’impression que je lui en demande beaucoup.

Le docteur vient de passer. Elle n’a pas entendu parler de ce que j’avais dit à Erwan. Tant mieux.
Peut-être que je devrais simplement lui faire confiance, et je m’inquiète pour rien.
Je lui ai demandé si mes nausées passeraient, un jour. Elle a entendu dire que c’était ce que me disaient les infirmiers, mais que c’était n’importe quoi. Elle s’est excusée et a dit que ça resterait.
Au moins, elle est honnête.
Je lui ai demandé quand est-ce que j’allais mourir.
“Dans longtemps, j’espère.”
Et elle a rigolé.
Elle était gênée.
Je pense que je ne vais pas mourir dans très longtemps. C’est dommage. Mais bon, si c’est pour toujours vivre ici, à faire des aller-retour entre ma chambre et la salle de jeux, parfois la cour, ça n’en vaut pas la peine.

Jour 20

Erwan a gagné une partie. Il avait une très bonne stratégie, je n’aurais jamais pensé à ça.

Adrien est entré dans la salle de jeux.
Il a dit qu’il me cherchait. Je me demande si on peut y jouer à trois.
On peut, et il est d’accord pour jouer avec nous ! C’est super !

Adrien gagne toutes les parties pour l’instant.

J’ai gagné une partie !

Ça va bientôt être l’heure d’aller manger. Je déteste la nourriture d’ici.

Adrien. Est. Le. Plus. Gentil. Du. Monde.
Quand j’ai dit que c’était bientôt l’heure du déjeuner, Erwan a râlé, en disant que c’était dégueulasse. J’ai dit que j’étais d’accord, mais qu’on n’avait pas trop le choix.
Et Adrien a proposé de nous acheter un truc à grignoter, à l’extérieur, si on gardait ça secret.
Il est sorti pour y aller. Je ne voulais pas écrire devant lui, il ne faudrait pas qu’il se rende compte aussi que j’écris beaucoup et en parle au docteur Huffman. Je lui fait confiance, bien sûr, mais je ne voudrais pas qu’il y ai trop de personnes au courant.
Erwan a rigolé en me voyant prendre mon stylo. “Tu vas noter ça aussi ?”
Il ne comprend pas ? Je dois tout noter.

Il est vingt-trois heures. Je viens de remonter dans ma chambre. Erwan m’a aidée à monter les escaliers, j’ai pu aller plus vite. C’était gentil.
La journée est passée très vite, et je ne me suis pas rendue compte que je n’écrivais plus. On a mangé des sandwichs - pas de la grande gastronomie, mais bien meilleur que ce qu’ils nous donnent ici. On a encore fait quelques parties, et puis on est descendus dans la cour. Il y avait une femme, mais elle ne nous a même pas regardés. On a un peu discuté tous les trois, et puis Adrien et Erwan ont décidé de faire la course. Adrien a gagné. Les trois fois. Il s’est aussi amusé à narguer Erwan, qui avait du mal à suivre. C’était très drôle. J’ai tellement ri que j’en ai encore mal au ventre.
Je ne sais pas quand était la dernière fois que j’ai autant ri. Avant le jour 1, je pense.
Ils étaient fatigués après, alors ils se sont assis avec moi, et on a discuté. Je discute beaucoup avec Adrien, mais, comme je ne connaissais pas Erwan, je ne lui avais jamais vraiment parlé. J’étais très à l’aise, c’était vraiment bien. J’ai été injuste avec lui, la première fois qu’on s’est vus.
J’aimerais bien qu’on puisse recommencer.
Adrien ne peut prendre du temps comme ça qu’une fois par semaine, mais avec Erwan, on peut se voir tous les jours autant.
Ce sera mieux que quand je ne pouvais discuter qu’avec les infirmiers et médecins.

Jour 21

Celle qui s’occupe de ma rééducation trouve que je vais trop vite, à vouloir monter et descendre les escaliers toute seule. Moi, je trouve que je m’en sors plutôt bien.

J’ai repensé à cette Peinture. La Peinture. Je l’écrirais avec une majuscule, maintenant, pour la différencier de ma peinture, celle de ma chambre.
Elle était triste aussi, je crois. Encore plus triste que ma peinture. Plus j’y pense, plus j’ai envie de pleurer. C’était comme si elle avait montré, d’une certaine manière, toute la tristesse que je n’avais pas réussi à peindre.
Je pense que je vais aller jouer aux cartes. Ça me changera les idées.

Je suis dans la salle des jeux, je suis toute seule. Deux adultes sont entrés, et, instinctivement, je me suis cachée. Ils ont l’air énervés.
Il y en a un qui vient d'appeler l’autre Cartigny, est-ce que c’est mon père ?
Je crois que je vais essayer de noter leur conversation, ça doit être important
“Ecoutez, vous ayez du mal, M. Cartigny, mais vous devez comprendre
- Comprendre que vous êtes fou, oui
- Nous devons absolument vérifier, M. Cartigny. de sécurité.
- Simple mesure de sécurité ? Vous vous foutez ?
- Monsieur, calmez-vous
- Vous soupçonnez ma fille de faire parti de cette bande de sauvages !
- Vous ne comprenez vraiment pas. elle aurait pu être utilisée contre son gré.”
Mon père (c’est vraiment lui ?) est sorti en claquant la porte. L’autre a soupiré, et est sorti après. Il y a certaines parties que je n’ai pas eu le temps de noter, ils parlaient trop vite, j’ai fait comme je pouvais. J’ai été obligée de laisser des blancs.
Ils parlaient de moi ? Et d’une bande de sauvages. Quelle bande de sauvages ? Je ne me souviens de rien avant le jour 1, comment je pourrais aider n’importe quelle bande ? C’est n’importe quoi.

Je crois que je peux sortir de ma cachette. Mais je n’ose pas vraiment. J’ai un peu peur, je ne sais pas, qu’ils soient toujours là et qu’ils me voient, et m’accusent d’avoir écouté…
Quelqu'un vient d’entrer ! J’ai peur…

C’était Erwan. J’ai failli pleurer en me rendant compte que c’était lui.
J’avais vraiment eu très peur.
Et je crois que j’étais fatiguée, aussi. La fatigue, ça rend les réactions plus exagérées que d’habitude, enfin c’est ce qu’a dit Erwan.
Il s’est assuré que j’allais mieux, et après on a fait quelques parties, et il m’a appris des tours de magie avec les cartes.

J’ai vomi.
Par terre.
Devant lui.
Ça m’a mise très mal à l’aise, mais il n’a fait aucune remarque et a appelé un médecin.
Et il a caché mon journal. “Je me suis dit que tu ne voulais peut-être pas qu’il le voie”, il m’a dit après.
Et dire que je me m’étais demandée, une fois, si je pouvais lui faire confiance.
Ensuite, on est sortis, et on a un peu discuté dehors.
Apparemment, il va bientôt pouvoir sortir, et il est en train de négocier pour pouvoir me rendre visite régulièrement.
Je serais triste, s’il partait.
Je serais seule.

Ensuite, j’ai dû remonter pour mon rendez-vous avec le docteur Huffman. D’ailleurs, maintenant, elle ne vient plus me voir dans ma chambre, je vais moi-même la voir dans son bureau.
Il est encore moins décoré que ma chambre.
Adrien n’est pas encore venu, aujourd'hui. J’espère qu’il n’a pas eu d’ennuis.

Alexandra est passée, pour s’occuper de mes bras. Ils n’ont quasiment plus rien. Je lui ai demandé pour Adrien, et elle m’a dit qu’il avait beaucoup de travail. Elle soupçonne mon père de lui en mettre autant pour qu’il n’ai pas le temps de venir me voir.
Ce serait horrible. Mon père est vraiment capable de ça ? Mon père ? Ce serait très vicieux.

Jour 22

J’hésite à parler du tableau dans ma chambre au docteur Huffman. Elle pourrait… Je ne sais pas. S’imaginer qu’il me rappelle la Peinture, et me le confisquer… Mais je n’ai pas de moyens d’en savoir plus sans aide extérieure.
Peut-être que je devrais juste attendre qu’Adrien repasse.
Mais je commence à douter qu’il repassera.
Si mon père empêchait Adrien de venir me voir, je ne lui pardonnerai jamais.
Si j’oublie encore une fois, il faut que je me souvienne au moins de ça. Je ne dois pas lui laisser de chance. Je ne dois pas me dire “peut-être qu’il n’est pas si détestable que ce qu’il y a écrit ici.”
Si.
Je n’arrive même pas à écrire comme je le déteste.
Donc il est encore plus détestable que ce qu’il y a écrit ici.

J’ai essayé de dessiner ce dont je me souvenais de la Peinture. J’ai parfois l’impression que mes mains s’en souviennent mieux que mon esprit.
Il y avait un bateau… je crois que c’est le même de ma peinture.
Il est vraiment important, j’avais raison.
Il y avait d’autres choses. Des personnes, sur le bateau.
Mais je ne sais pas qui.

Je vais voir si Erwan est là. Ça me changera les idées, de pouvoir lui parler.

Ça m’a changé les idées, mais pas pour le mieux.
On lui a proposé de partir.
Mais il n’aura pas le droit de revenir, s’il part. Il devra oublier cet endroit et faire comme s’il n’avait jamais existé. Comme s’il n’avait jamais rien vu.
Il a dit qu’il allait réfléchir.
Je n’ai pas envie qu’il parte. Si Adrien ne peut pas revenir et Erwan part, je serais seule. Vraiment seule.

Et cette Peinture…
Un des deux personnages était une femme, j’ai réussi à me souvenir de ça. Et il y en avait un autre, un troisième personnage en dehors du bateau.
Je vais y réfléchir.

Jour 23

Alexandra a failli voir mon dessin en passant, mais elle n’est pas restée longtemps.
J’ai eu chaud.
J’y pense un peu trop, je crois.
Je n’ai pas de nouvelles d’Adrien. J’essaierais d’en parler avec Alexandra, demain si elle a plus de temps.

Jour 24

J’ai beaucoup discuté avec Alexandra, elle y a même passé toute sa pause.
J’ai appris beaucoup de choses sur elle et Adrien.
Ils se connaissent depuis longtemps. Ça ne devrait pas m’étonner, mais j’ai du mal à m’imaginer ce qu’il y avait avant que je sois là… Et ce qu’il y a en-dehors de l’hôpital. C’était très détendant d’en entendre parler.
D’enfin pouvoir vraiment penser à autre chose.
Ils se connaissent donc depuis longtemps. Ils ont commencé à sortir ensemble environ trois mois avant que je n’arrive, et je sais quand ils se sont installés ensemble.
Elle m’a dit que, de toutes ses relations, c’était la plus saine qu’elle ai jamais eue. Qu’il est vraiment gentil, et qu’ils sont tous les deux prêts à faire des efforts l’un pour l’autre.
J’aimerais bien vivre ce genre de choses, moi aussi.
Elle m’a même dit qu’elle était prête à vraiment s’engager. Ils avaient déjà emménagé ensemble, mais elle envisage plus.
Elle espère que je pourrais voir ça.
Elle m’a promis que, le jour où je sortirai d’ici, ils pourraient s’occuper de moi, et même me faire habiter avec eux.
Ils sont si gentils.

Elle m’a aussi dit qu’Adrien n’avait plus le droit de me voir. Officiellement.
J’ai envie de tuer mon père.
Je suis sûre qu’il était juste jaloux.
Parce que je le déteste, et j’aime beaucoup Adrien.
Parce qu’Adrien a été un meilleur père que lui.
Parce qu’Adrien est resté et s’est occupé de moi même quand je n’avais pas le moindre souvenir de lui, alors que mon père n’osait pas venir me voir.

Je me demande toujours comment il était, avant le jour 1.
J’aimerais bien me souvenir.

Jour 25

J’essaie de monter et descendre les escaliers au moins une fois par jour.
Je crois que je suis moins maigre qu’au début, mais il paraît que je ne mange toujours pas assez. En même temps, s’ils nous servaient quelque chose de meilleur…
J’ai vu le docteur Huffman, tout à l’heure. Elle m’a dit que je me ferais peut-être interroger, que ce serait dans une salle différente. Que tout se passerait bien.

C’est faux. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que c’est faux. Elle ment mal, elle aussi.
Comme les autres. Ils passent tous leur temps à mentir.
Je me demande bien pourquoi. À quoi ça sert de mentir ?

Je n’en parle pas beaucoup, mais je vois Erwan tous les jours. Il ne sait pas encore s’il veut sortir ou rester. Je ne comprends pas pourquoi il se pose la question, enfin, dehors, c’est bien mieux, non ?
Mais je n’aurais pas envie qu’il parte.

Est-ce que je suis égoïste ?

Jour 28

Je viens de me rendre compte que je n’avais pas écrit depuis le jour 25. C’est mal. Je ne devrais pas rater autant de jours.
Pour résumer, j’ai passé ces jours normalement, une partie avec Erwan, quelques fois un petit bout de temps avec Alexandra, et puis le reste du temps, je tentais de me souvenir de certaines choses.
J’ai un peu peur. Aujourd'hui, je vais me faire “interroger”. Je ne sais pas par qui.
Je ne sais pas à quel propos.
Je ne sais pas pourquoi.
J’ai peur.

Rapport d'entrevue 1074-█ (trouvé dans des dossiers volés et présenté tel quel ici)

Interviewé.e : Owen C.
Intervieweur : Docteur █████

Avant-propos : Le sujet, Owen, a été en contact avec SCP 1074 29 jours avant l’enregistrement. Sa mémoire a été anormalement troublée par les amnésiques de type A. Sa psychiatre, le Docteur ███████2, la soupçonne de mentir beaucoup. Un sérum de vérité lui a donc été administré avant l’entrevue.
<Début de l’enregistrement>

D. █████ : Bonjour, Owen.
Owen C. : Qui êtes-vous ?
D. █████ : C’est à propos de toi, Owen. Pas de moi. Te souviens-tu de SCP-1074 ?
Owen C. : Non. Je devrais ? Qu’est ce que c’est ?
D. █████ : Bien. Te souviens-tu de quelque chose concernant une date antérieure à 28 jours par rapport à aujourd'hui ?
(Owen C. reste silencieuse pendant 34 secondes.)
Owen C. : Donc avant le jour 1 ? Je me souviens que je m’appelle Owen. Je me souviens que j’habitais dans l’endroit de ma peinture. Et je me souviens vaguement de la Peinture.
D. █████ : La Peinture ? Pourrais-tu me la décrire ?
Owen C. : Il y a un bâteau, et une mer déchaînée, et un rocher, pas loin. Il y a deux personnes sur le bâteau, qui peinent à rester dessus, et une personne sur le rocher, qui les regarde sans rien faire, sans même avoir l’air inquiet. C’est dans une ambiance très triste.
D. █████ : Qui sont ces personnes ?
Owen C. : Je ne sais pas.
D. █████ : Bien. As-tu d’autres questions ?
Owen C. : Qui êtes-vous ?
D. █████ : D’autres questions qui ne me concernent pas.
Owen C. : Alors non.
D. █████ : Connais-tu EMOEC ?
(Owen C. reste silencieuse pendant 13 secondes.)
Owen C. : Je crois que j’en ai déjà entendu parler, mais je ne sais pas de quoi il s’agit.
D. █████ : C’est tout ce dont nous avons besoin. Emmenez-la à l’infirmerie.

<Fin de l’enregistrement>

Jour 30

Je suis toujours un peu fatiguée.
Je me suis faite interroger, hier je crois. Je ne suis même pas sûre de ça.3
Ils m’ont donné quelque chose de spécial, avant que j’y aille. Du “sérum de vérité”, d’après eux. Erwan dit que c’est de la drogue.
Après l’entrevue et encore un peu maintenant, je me sentais bizarre, comme si je flottais, et comme si tout ce qu’il y avait autour de moi n’était pas vraiment réel.
Erwan doit parler de ça quand il dit que j’étais “complètement défoncée”.
Mais il s’est toujours occupé de moi.
Il a décidé de rester ici jusqu’à ce que j’aille mieux. C’est gentil de sa part, mais je ne pense pas que j’irai mieux un jour… Je lui ai dit, et il m’a juste répondu qu’il resterait jusqu’à ce que j’aille mieux, même si ça prendra très longtemps.
Il est tellement gentil.
Quand je pense que, la première fois que je l’avais vu, je le trouvais idiot et je ne lui faisais pas confiance…
Je me demande ce qu’il fait là, lui. Ce qu’il a vu.

Moi, je sais presque pourquoi. Je sais que c’est à cause de la Peinture. Mais lui, je n’en ai aucune idée - et lui non plus.
Il faut croire que les amnésiques sont efficaces, pour lui. Il se souvient de tout, sauf de ce dont il n’est pas censé se souvenir. Il doit faire le bonheur des médecins.
Contrairement à moi, qui ne me souviens de rien, à part vaguement ce que je suis censée avoir oublié.
L’horreur.
Ils doivent me détester.
Peut-être même qu’ils s’occupent encore de moi seulement parce que mon père l’exige.
J’ai réussi à me souvenir de quelques petites choses. Je vais jouer un peu avec Erwan, j’écrirai tout ça après, ou demain.

Je suis un peu fatiguée, et il est tard. J’écrirai demain.

Jour 31

Apparemment, on va faire une fête, aujourd'hui. J’essaierai d’écrire quand même.
On va fêter l’anniversaire de mon réveil ici.
Ça fait un mois.
Donc un mois dure 31 jours.

J’écris rapidement ce que je peux avant que je ne doive y aller.
Sur le bâteau. Il y avait moi, mais en plus jeune, et une autre personne, mais son visage est toujours flou. Sur le rocher, c’est mon père.
Je me demande qui a peint ça.
Ce n’est pas moi, mais c’était quelqu'un qui me connaissait, et connaissait mon père…
Je me demande ce que c’est ?
Et pourquoi ça les inquiète assez pour me forcer à oublier ?

Mais Erwan, je n’ai aucune idée de ce qui lui est arrivé. Et lui non plus. Je crois qu’il ne veut pas savoir. Il s’en fiche un peu, en fait.
À partir du moment où il va bien, il n’en a rien à faire. Il pense qu’ils font bien leur travail, et il leur fait confiance.
C’est tellement plus simple comme ça. J’aimerais bien penser de manière simple, moi aussi. Mais je n’arrive pas à leur faire confiance. Ils me mentent tous, tout le temps. Sauf Adrien et Alexandra, mais Adrien ne peut plus venir, et Alexandra est très fatiguée en ce moment.

Je dois y aller.

Jour 32

Je viens de me rendre compte que je n’avais pas écrit, hier, en rentrant. J’étais trop fatiguée.
Mais c’était super !
J’ai trop de choses à raconter, maintenant…
Alors, déjà, il y avait un des gâteaux. Et le docteur qui s’occupe de ma rééducation avait ramené de l’alcool en cachette. Et il y avait de la musique. Et Adrien !! Il était venu en cachette aussi.
En fait, je crois que mon père n’était pas d’accord pour cette fête. Mais ils l’ont quand même faite. Pour moi. Je regrette toutes les choses méchantes que j’ai dites sur eux hier. Ils sont super.
Donc de la musique. Et Adrien m’a appris à danser. J’adore danser !
J’ai aussi dansé avec Erwan, et il m’a même embrassée.
Ça a duré vraiment longtemps, puisqu’il était déjà tard quand je suis remontée, mais je n’ai pas vu le temps passer !
Je pense que je vais retourner me coucher. J’ai la tête qui tourne beaucoup.
J’écrirai encore plus après.

Je viens de me re-réveiller. Je suis très triste. Je ne sais pas vraiment pourquoi.
La fatigue, peut-être.
Je devrais peut-être aller me changer les idées.

//Je danse éternellement, au coeur de la spirale. //
Je ne sais toujours pas ce que signifie cette phrase.
Je crois qu’elle a un lien avec la Peinture, d’une certaine manière.
Je devrais réfléchir à ça. Peut-être que ça sera plus facile de me souvenir.
Mais pour le moment, je vais me changer les idées. J’ai encore un peu la tête qui tourne, mais je vomis moins. Je vais voir si Erwan est là.

Il n’est pas là. Merde. Apparemment, il est en train de se reposer. Lui aussi, ça l’a fatigué, la fête d’hier.
Tant pis. Je vais m’entraîner à faire les tours de magie qu’il m’a appris.
Je sais faire disparaître une carte, et la faire réapparaître derrière l’oreille de quelqu'un ; bientôt, je la ferais aussi apparaître dans sa main. Mais il n’y a personne avec qui je peux m’entraîner ici.
Je m’ennuie un peu.

L’autre personne, sur la Peinture. L’autre personne sur le bâteau.

C’était ma mère.
Je vais essayer de me renseigner sur elle. Je pense que certaines personnes la connaissent.
Ou connaissaient.
Je pourrais demander à mon père, mais comme il m’évite le plus possible et je fais de même, ça sera compliqué.
J’ai beau essayer, je n’arrive pas à me souvenir d’elle.

Putain d’amnésiques.

Jour 33

Erwan est passé. C’est lui qui m’a réveillée, en fait. Il s’est excusé de ne pas être passé hier, et puis il est resté discuter.
Il est vraiment gentil, et puis il me fait rire, et il a toujours des sujets de conversation différents. En plus, quand je suis un peu fatiguée et que j’ai juste besoin de me reposer, il comprend et me laisse.
Je l’aime beaucoup. Je suis tellement contente qu’il soit là.
Mais il avait ce truc. Cette lueur de tristesse, dans le fond du regard.
Celle que tout le monde a de plus en plus quand ils me parlent.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Je pense qu’ils avaient peur de la Peinture. Peur de ce qu’elle montrait.
Elle montrait la culpabilité de mon père.
Je me suis renseignée.
Ma mère est morte noyée. Elle faisait du bateau. Elle en faisait beaucoup, en fait. Et puis un jour, la mer était trop forte, et elle l’a emportée.
Le bateau qui est sur ma peinture. Le bateau qui est sur la Peinture.
Je ne sais pas comment, mais je sais que mon père est responsable, d’une manière ou d’une autre. Il faudrait que je m’en souvienne. Parce que personne ne pourra m’aider, là-dessus.
Je dois aller voir le docteur Huffman. Je n’en ai pas envie. Je veux encore penser à ma mère. À la Peinture.
Mais bon, je dois y aller. Sinon, ils vont encore croire que je suis folle, et me donner des amnésiques. Je ne veux pas tout oublier. Pas encore. Ou alors ils vont savoir que je me souviens de la Peinture, et, comme ils en ont peur, me donner des amnésiques. Ce qui revient au même.

Le docteur Huffman m’a parlé de ma mère. On lui avait dit que je posais des questions sur elle. Elle m’a dit que j’avais toujours considéré mon père comme coupable, mais que, maintenant que j’avais “du recul”, il fallait que je me rende compte que ce n’était pas du tout le cas.
Recul mon cul oui. Avoir oublié toute sa vie, c’est ce qu’elle appelle avoir du recul ?

J’ai parlé avec Alexandra. Elle, elle me dit la vérité.
Et elle ne s’en est pas privée.
Apparemment, le docteur Huffman a eu une liaison avec mon père. Il y a un bout de temps. Mais tout le monde sait qu’elle a encore “des sentiments” pour lui.
Des sentiments comme ceux qu’a Adrien pour Alexandra, ou vice-versa.
Des sentiments comme ceux que j’ai pour Erwan. Et je crois qu’il a les mêmes pour moi.
Mais pour elle, ce n’est pas réciproque, et mon père n’en a plus rien à faire d’elle.
Mais elle le protège et l’aide toujours, alors qu’il l’ignore.

Il est horrible. Mais je la trouve un peu idiote de s’accrocher. Surtout qu’elle pourrait se trouver un homme mieux, et qui l’apprécierait à sa juste valeur. Je pense toujours que c’est quelqu'un de super.
Je suis juste un cas compliqué pour elle. Et elle ne se comporte pas bien, et je lui en veux, mais j’essaie de lui pardonner. De me mettre à sa place.
De ce que j’ai vu ici, les gens sont très durs entre eux. Ils ne se comprennent pas et ne tentent pas de se comprendre. Ça les rend tous très tristes. Je me demande si c’est pareil dehors, ou s’il n’y a ça que dans l'hôpital.
Alors j’essaye d’être différente. De les comprendre moi-même. Même si c’est dur. Même si, souvent, je voudrais juste bouder et être égoïste. J’essaie de ne pas le faire.

Je vais voir Erwan. J’écrirai après, si j’ai le temps et quelque chose à dire.

Oh, merde, je dois écrire… Je commence vraiment à me demander si ça sera utile.
Bon, quand même. On a un peu discuté, et puis il m’a serré contre moi, et on est restés comme ça pendant environ une demie-heure. Après, on a juste parlé un peu, calmement, de tout, de rien, de nous.
Ça doit être compliqué à comprendre juste en lisant, comme ça, mais ça m’a vraiment fait du bien.

Jour 34

J’ai arrêté d’écrire pour le docteur Huffman. J’en avais marre. J’en ai marre d’écrire ça aussi, d’ailleurs. Mais bon, il faut bien. Pour moi. Au cas où ils se rendent compte que je me souviens de la Peinture, à peu près, et me donnent des amnésiques. Encore.

Je viens d’entendre une conversation entre le docteur Huffman et un autre docteur, que je ne connaissais pas.
Il voulait me donner des amnésiques.
Elle a refusé.
Elle disait que ça ne servirait à rien.
Il l’a accusée de ne pas s’occuper de moi comme elle le devrait. D’accorder plus d’importance à moi qu’à “la science”.
Elle n’a pas nié.
Et elle a dit que la science pouvait aller se faire foutre si c’était nécessaire pour aider de vraies gens.
Je cite ses mots.
Et puis il a dit qu’elle risquait sa carrière.
Je ne sais plus exactement ce qu’elle a dit, mais, en résumé, elle n’en avait pas grand-chose à faire et avait ordonné ses priorités.
Elle risque donc sa carrière.
Pour moi.
Elle est vraiment gentille. Un peu débile d’aimer mon père, mais gentille.

Erwan m’a demandé s’il pouvait lire mon journal. Je ne pense pas que je vais accepter. C’est trop… personnel. Je le fais moins maintenant, mais, avant, j’écrivais vraiment tout ce qui me passait par la tête.
Ce serait un peu gênant d’être lue. Par quelqu'un d’autre que moi.
Et puis, j’ai été un peu méchante avec lui, aussi.

Ce serait vraiment gênant.

Jour 35

Je viens de voir le docteur Huffman.
Je crois que j’ai compris pourquoi tout le monde était triste, chaque fois qu’ils me voyaient.
Je crois que je vais bientôt mourir.
Je me doutais, dès le début, que je ne tiendrais pas longtemps. Je le savais, dans le fond.
Mais ça ne m’avait jamais vraiment inquiétée. Jusqu’à maintenant.
J’en prend plus conscience, maintenant. Ça m’effraie un peu, en fait.
Je me demande ce qu’il se passera, après ?
Erwan sortira. Plus rien ne le retiendra ici. Adrien et Alexandra se marieront, auront des enfants, vivront heureux. Mon père accusera tout le monde, comme il paraît qu’il prétend toujours m’aimer.
Et puis la vie suivra son cours. Ils passeront à autre chose. Comme avant. Ils vivaient très bien, avant, sans moi. Je n’ai rien changé, je ne changerai rien.

C’est un peu triste, tout de même.
J’ai pris tellement de soin à écrire tout ça… Je ne voudrais pas que ça soit inutile.
Si je meurs, je ne voudrais pas que mes écrits, même s’ils sont simples et pas très intéressants, tombent dans le vide. Ils seront un peu la preuve que j’ai existé, comme les “scientifiques” d’ici se débrouilleront sûrement pour en effacer toute trace.
Je voudrais que quelqu'un puisse les lire. Qu’au moins une personne prenne conscience de ce que j’ai vécu. De ce que j’ai ressenti.

Erwan.

Il faut que je me débrouille pour qu’il y ai accès avant ma mort.
Je ne sais pas quand je vais mourir. Ça peut arriver demain, ça peut arriver dans un mois. Je sais que c’est bientôt, mais qu’est ce que ça veut dire, “bientôt” ?
Il faut que je commence déjà à m’organiser.

Je danse éternellement, au coeur de la spirale.
Je cherche toujours ce que signifie cette phrase.
Elle me concerne, elle me concerne directement. Elle venait, d’une certaine manière, de la Peinture.
La spirale. Quelle spirale ?
J’en suis au coeur. Rapport avec mon père ?
Forcément. Tout a rapport avec lui.
Spirale.
Tourne. Inévitable. Se resserre.
//Vers le centre. //

Quelque chose de prévu. Pour moi. Et que je ne peux pas empêcher.
Et mon père, mon père qui la regarde se noyer, et je suis avec elle.

Je ne sais pas. Je ne sais pas.
Mais je tourne, n’est-ce pas ?
Il faut que je me renseigne. Sur l’endroit où je suis, sur mon père.

Il ne me reste pas longtemps.

Mon père est un grand responsable. Il s’occupe de beaucoup de choses, surtout ici. C’est tout ce que j’ai réussi à avoir, pour le moment. Je vais voir si je peux trouver Alexandra. Elle me dira.

J’ai pris des notes, je vais essayer de résumer :
Elle n’est pas vraiment au courant, mais ça ne l'étonnerait pas qu’il ai eu un projet pour moi. Par contre, la Peinture (enfin, “l’événement qui a entraîné ta prise d’amnésiques et qui t’a faite interner ici”, donc la Peinture) n’était pas dans ses projets, et ça, elle en est sûre. Elle n’a pas vraiment d’idée quant à ce qu’aurait pu être ce projet. Elle va essayer de chercher de son côté.
Elle m’a dit que, depuis la mort de ma mère, d’après ce que tout le monde disait (elle n’était pas encore ici à cette époque), le comportement de mon père avait beaucoup changé. Qu’il était devenu froid, distant, et vulgarisait les êtres humains, les mettant au même niveau que les rats de laboratoire.
Ça n’aurait pas été surprenant qu’il fasse la même chose avec sa fille.

Jour 36

Il en est coupable.
Par son inaction.
Comme sur la Peinture. Ça avait été un peu comme s’il l’avait regardée mourir, sans rien faire.
Comme il me regarde mourir maintenant. Mais il ne peut plus rien faire.
Il fallait y penser avant.
Maintenant, c’est moi qui suis dans le bateau, et je lui suis inaccessible.

Je suis triste de devoir mourir. Mais je suis un peu contente d’avoir cette revanche sur lui.

Je suis fatiguée. J’ai pensé à la Peinture toute la nuit.
J’ai du mal à penser à autre chose.

J’ai vu Erwan. Ça m’a un peu changé les idées, mais la Peinture me revenait toujours en tête. Ça m’énerve, de ne pas pouvoir penser à autre chose, même quand je suis avec lui… Et ça doit encore plus l’énerver.

La nourriture est vraiment répugnante. Erwan me dit que je dois quand même faire des efforts. Je ne comprends pas, avant, il était d’accord avec moi ? Il dit que je maigris. Je n’ai pas l’impression de maigrir.

J’ai oublié d’écrire plus, désolée. Aujourd'hui, j’ai appris qu’Alexandra était stérile.
Elle ne pourra pas avoir d’enfant avec Adrien.
C’est triste.
Mais elle m’a dit que, s’ils en voulaient, ils pourraient adopter. S’occuper d’un enfant dont les parents n’ont pas pu s’occuper eux-même.

Je me demande si j’aurais pu être adoptée. J’aurais bien aimé être adoptée. Ça aurait été mieux que d’avoir mon père. Qui m’utilise, apparemment.
Mais je ne sais toujours pas comment.
Spirale, spirale…

J’ai aussi appris autre chose, aujourd'hui. Je ne suis pas dans un hôpital.
Je suis dans un centre d’isolation. Les cas sous amnésiques possiblement dangereux et/ou qui doivent rester sous surveillance y vont.
Les cas comme moi.
Ou Erwan, mais Erwan est différent. Pour Erwan, c’était temporaire.
Peut-être que ça aurait dû être temporaire, pour moi aussi.

C’est triste, quand j’y pense. Je vais mourir, et tout ce dont je me souviens, c’est ici. Je ne suis sortie qu’une fois, et ça s’est mal passé.
J’aurais tout de même aimé pouvoir sentir le vent marin sur ma peau, au moins une dernière fois. Retourner sur cette falaise, celle de ma peinture. Retrouver un lieu qui n’est que flou dans ma mémoire.

Mais bon, tant pis. C’est triste, mais c’est comme ça.
Je n’ai même plus envie de regarder ma peinture. Ça me donne presque envie de pleurer. Pas seulement à cause de la tristesse qui s’y ressent, maintenant.
Peut-être que je pourrais essayer de demander si je peux peindre quelque chose. Je pourrais peindre

En fait, il n’y a que la Peinture qui me vient en tête.
Je me demande s’ils seraient prêts à me remettre sous amnésiques si je la peignais, ou s’ils se sont finalement résignés…
Je n’ai pas trop envie d’essayer, tout de même. Ce sera pour une prochaine fois.

Peut-être.

Jour 37

Ils ont peur. Peur de voir la vérité en face. Peut d’admettre que j’ai raison. Peut-être que je suis malade, peut-être que je n’ai plus ma mémoire, mais je sais que j’ai raison. Et la Peinture le montrait, et ils en ont eu peur, alors ils m’ont fait oublier.
Mais on n’oublie pas la Vérité si facilement.
Honnêtement, ça aurait pu être n’importe qui, sur la Peinture. Il n’a pas été le seul à ne pas agir.
Et après, il s’en est voulu, et s’est renfermé. Et après, ils lui en ont voulu de se refermer, et ils en ont voulu à ma mère d’être partie.
Et ils m’en ont tous voulu, lui y compris, d’être toujours là. Toujours là alors que j’aurais dû mourir avec elle.

Pourquoi je pense ce genre de choses..? Je n’étais pas avec elle. Je ne m’en souviens que vaguement, mais je n’étais pas avec elle sur le bateau. J’étais jeune, à l’époque, elle ne voulait pas que j’y aille avec elle.
Alors pourquoi je suis avec elle, sur la Peinture ?
Et qui a peint ça ? Qui aurait pu savoir tout ça ?
Qui aurait pu peindre la Vérité, une vérité que même moi je me cachais à moi-même ?
Et pourquoi, pourquoi je suis sur le bateau avec elle ?

Est-ce que ça veut dire que j’ai été emportée dans sa chute ?
C’est vrai que, si elle n’avait pas été morte, je n’aurais sans doute pas vu la Peinture. Peut-être même que la Peinture n’aurait pas été peinte. Et je n’aurais pas été mise sous amnésiques, et condamnée à mort d’une certaine manière.
Alors c’est ça. Je n’étais pas avec elle sur le bateau, mais sa mort a entraîné la mienne. C’est drôle, le Destin, tout de même. Et c’est drôle comme le Peintre a pu le saisir.

J’y pense trop. Erwan m’a surprise en train d’essayer de griffonner la Peinture.
C’est vraiment le seul qui arrive à me changer les idées.
Je suis tellement heureuse qu’il soit là pour moi, même si je ne pense pas le mériter.

Jour 38

Je ne crois pas en Dieu. Je ne veux pas me dire que notre existence est régie par une puissance irrésistible.
Mais la Peinture me fait douter.
En me représentant sur le bateau, elle montrait clairement quelque chose qui n’était pas encore arrivé, et qui était inévitable sans que je le sache.
Je ne vois pas qui aurait pu peindre ça, montrer toutes ces choses - la mort de ma mère, la culpabilité passive de mon père, et ma mort après -, à part…
À part Dieu lui-même. Je ne vois pas d’autre explication.

Et la spirale…
Peut-être que la spirale n’était pas une oeuvre de mon père. Peut-être que c’était simplement la spirale du Destin. Qu’à partir de sa mort, mes jours étaient comptés, mais que je n’avais rien fait pour repousser la déchéance, me contentant de vivre…
De danser. Insouciante, ignorante, dansant la danse de la vie en oubliant qu’elle serait courte, que la spirale tournait et se resserrait autour de moi.

Je vais bientôt mourir. Je suis heureuse d’avoir enfin compris cette phrase.

Je devrais peut-être réfléchir à ce que je veux faire avant de mourir.
Mais j’ai du mal à penser à autre chose qu’à la Peinture.
Je devrais passer du temps avec Erwan, mais je le gâche en restant toujours enfermée pour essayer de la dessiner. Je ne sais même plus quand je devais aller voir le docteur Huffman. Je ne sais plus quand j’ai parlé avec Alexandra pour la dernière fois.

Je devrais réfléchir à tout ça, m’occuper de ce qui m’entoure… Mais la Peinture…
C’est compliqué de penser à autre chose quand on a eu devant soi une oeuvre de Dieu, ou quelque soit son nom.
Parce que oui, je pense définitivement que c’est cette puissance supérieure que beaucoup de gens appellent “Dieu” qui a fait la Peinture.

J’ai parlé avec Erwan. Pendant longtemps. Il a accepté de récupérer mon journal après ma mort.
On n’avait jamais parlé de ma mort, avant. Ça a jeté un froid, et il a eu l’air encore plus triste. Je déteste quand il est triste. Et c’est pire quand c’est ma faute.
J’ai l’impression de passer mon temps à rendre les gens tristes autour de moi.
J’espère qu’il comprendra pourquoi je me comporte si bizarrement, quand il lira. Mais je lui fais confiance. Je sais qu’il peut me comprendre.

Et il avait raison, j’ai maigri. Mais je n’ai plus le temps de vraiment manger, je suis trop occupée à réfléchir. À penser à la Peinture.

Jour 39

Pourquoi m’ont-ils fait oublier la Peinture ?
Je me demande si c’était vraiment par peur. Peut-être pas. Peut-être que c’était pour… Je ne sais pas, me protéger ? Peut-être qu’ils pensaient que si je ne voyais pas le Destin, alors il ne s’accomplirait pas ? Peut-être qu’ils partaient d’une bonne intention.

J’aimerais bien la revoir, au moins une fois. Pour mieux me la remémorer, pour mieux la comprendre. Je ne me base que sur ma mémoire défaillante, et ce n’est pas vraiment efficace, ou pratique. Je me demande d’où elle vient, aussi. Comment est-elle arrivée ici ? Comment ai-je pu la voir ? Je pense que ça m’était interdit. Mais où pouvait-elle être, où l’avais-je vue ?

Je ne peux pas me souvenir du contexte, je me souviens seulement de la Peinture.
Elle était belle… Qu’est-ce qu’elle était belle. Et si triste, si triste…
J’ai beaucoup écrit sur ce qu’elle représentait et pourquoi, mais je ne pense pas que j’ai assez parlé de sa tristesse. Sa tristesse omniprésente, presque oppressante… Mais qui ne me fait pas grand-chose, puisque cette tristesse, je l’ai déjà en moi.

Je me demande si d’autres personnes l’ont vue. Pour quelqu'un qui ne connaît pas cette tristesse, ça devait être très dur.

Je me demande s’ils ont vu ma Peinture, avec ma Vérité dessus. Après tout, peut-être que chacun a sa propre Peinture, et sa propre Vérité…
Ce serait étrange. Mais je parle de l’oeuvre de Dieu.
Je pense que je vais l'appeler comme ça. Dieu. C’est simple, et presque universel.
Je ne peux pas être la première à l’avoir vue. Ils avaient l’air d’avoir une procédure. Non, non, je n’étais pas la première. Ont-ils vu ma Vérité ? Ou la leur ? Est-ce que Dieu leur a montré la tristesse, comme pour moi, ou autre chose ?
De la colère, peut-être ?
Je me demande ce que mon père y verrait. Peut-être la même chose que moi. Pour qu’il prenne conscience de la culpabilité.
Et il nous regardait, alors qu’on se débattait dans le bateau, et qu’on criait à l’aide…
Froid, distant. Comme il l’est maintenant.
À part lui, nous étions seules.
Et même avec lui, en fin de compte, nous étions seules.
Ils disent qu’il est devenu comme ça après la mort de ma mère. Mais peut-être qu’il a toujours été comme ça, en fait. Peut-être qu’il faisait semblant. Pour lui faire plaisir, ou… je ne sais pas. Pour se fondre dans la société. Peut-être qu’il la voulait morte. Peut-être qu’il ne se comportait bien que pour elle. Peut-être que ça l’a débarrassé d’un lourd poids. Peut-être que ça a juste fait tomber son masque, après tout. Montré son vrai visage. Mais pas aussi vrai que celui que montrait la Peinture.

On n’aurait même pas dit un être humain, dessus. Il était effrayant.
Il est effrayant.

Jour 40

Pourquoi ils ne se rendent pas compte d’à quel point elle est belle ? Pourquoi, au lieu de me bourrer d’amnésiques, ils n’essaient pas de comprendre ? Juste, juste de la regarder ? Je suis sûre qu’ils se comporteraient très différemment, après ça. Je suis sûre qu’ils comprendraient. Ils changeraient totalement.
Peut-être que mon père regretterait.

Est-ce qu’il est capable de regretter quelque chose ?

Je suis fatiguée. Trop fatiguée pour danser. De toute façon, je suis déjà au centre de la spirale, et je ne peux plus l’arrêter. Je suis si fatiguée d’avoir essayé. Et si fatiguée d’avoir échoué.
Si fatiguée.

Je n’arrive pas à capter toute l’émotion, tous les détails de la Peinture. Si je la revoyais…
Si seulement je pouvais la revoir.
Mais ce n’est pas possible. Parce qu’ils ne comprennent pas. Parce qu’ils ont peur d’elle, alors qu’elle n’est rien d’autre que la Vérité.

Mais ils craignent la Vérité. Et ils ne sont pas prêts à la regarder en face, comme je l’ai fait.
Je suis heureuse d’avoir pu le faire. Quel dommage qu’ils m’aient forcée à oublier, et qu’ils ne veulent plus que je la voie.

Je vais essayer de la peindre. Tant pis s’ils me donnent encore des amnésiques. Ça vaut le coup de tenter. Et, de toute manière, je vais bientôt mourir.

Je n’y arrive pas, je n’y arrive vraiment pas… Je suis trop impatiente, je veux directement le voir fini, mais peindre quelque chose comme ça… je ne peux pas le faire aussi rapidement que ce que je voudrais. Ça me frustre beaucoup. Je crois que j’ai crié, d’ailleurs. Si je la revoyais, même une seule fois, je pourrais la reproduire.

Mais est-ce que je prendrais la peine de la reproduire, si je pouvais la voir ?

Tout serait tellement plus simple… si, simplement, je pouvais la voir…
Peut-être que j’en apprendrais plus. Elle montre la Vérité. Peut-être qu’elle me montrerait quelque chose. Peut-être que je remarquerais quelque chose dont je n’arrive pas à me souvenir.
Et s’ils me font encore oublier ? Je ne veux pas encore oublier… Pas alors que j’ai enfin réussi à réunir autant d’informations sur la Peinture. Est-ce qu’ils seraient prêts à me faire oublier ? Le docteur Huffman ne voulait pas.
Ils ne vont pas le faire. Ils ne vont pas le faire. Ils ne vont pas m’infliger ça.
N’est-ce pas ?

Et si mon père le faisait ? Et si mon père me coulait en essayer de me sauver ? Il en serait capable.
Non, non. Sur la Peinture, il nous regardait d’un air froid. Toutes les deux. Il ne va rien essayer.
Il sait que c’est inutile.

Jour 41

Mais cette Vérité est-elle vraiment la Vérité ?
J’étais sûre et certaine que ça l’était.
Mais il est possible que j’ai eu tort, depuis le début.
Et si la Peinture me manipulait ?
Pourquoi ferait-elle ça ?
Est-ce que, au lieu de montrer ce qui était vrai mais que j’étais la seule à savoir, elle aurait pu me montrer quelque chose de faux mais dont je m’étais moi-même convaincue ?
Est-ce qu’elle ne voulait pas, contrairement à ce que je pensais au début, me montrer l’absurdité de mes théories ? Je n’aurais pas été assez maligne pour m’en rendre compte, me renfermant sur mes suppositions, mais peut-être qu’elle voulait m’aider à m’en détacher. Toute idiote que j’étais, à m’y accrocher…

Il y avait tant de détails… il y en avait forcément un qui répondait à cette question. Un détail caché, et qui m’aurait indiqué s’il s’agissait de la Vérité ou de ma propre représentation d’elle.
Si seulement je pouvais la revoir…
Je donnerais tout pour la revoir. Elle veut me dire quelque chose, elle me dit quelque chose, mais je n’arrive pas à savoir quoi, pas tant que je ne l’ai pas devant moi.

Même dans sa construction, elle était très belle. Au centre, il y avait la main de ma mère, qui essayait d’attraper la mienne.
Pour me sauver ou m’entraîner dans sa chute ?
Et puis des lignes visibles se rejoignaient aussi sur mon père. Ça le mettait en évidence, même s’il n’était pas au premier plan.

Elle était si belle… La réalité n’aurait pas pu être aussi détaillée. Un coup de maître. Même fait par Dieu, c’est incroyable.
Ma mère est très belle. Mais je ressemble plus à mon père.
Je me demande si c’est bien ou pas.
Plus je me souviens de ses traits sur la Peinture, moins elle a l’air “parfaite”, comme si elle cachait quelque chose, comme si elle avait ses sombres secrets, mais qu’elle les dissimulait soigneusement.
Quel genre de femme était-elle ?

Les couleurs sont plutôt froides. Ça accentue la tristesse qui y est représentée.
Et puis, dans le fond, derrière chaque expression - ma panique et celle de ma mère, et la froideur de mon père -, on voit… Plus que de la tristesse. De la déception. Comme si rien ne s’était passé comme prévu, et qu’on s’en voulait chacun, à nous-même et aux autres.

Jour 42

Je viens de relire mes notes d’hier.
Et si c’était vrai ? Et s’il y avait eu quelque chose de prévu, quelque chose qui avait été gâché par la mort de ma mère ?
Et si c’était ça que voulait me montrer la Peinture ?
Et la mer… La mer qui m’entraîne…
Mais ne nous entraîne-t-elle pas tous, dans le fond ? Pourquoi m’entêter à penser que c’était ma Vérité, alors que c’en est peut-être une générale ? C’était d’un égocentrisme…
J’aimerais tellement pouvoir en parler avec quelqu'un… Mais ils me prennent pour une folle, même quand ils me voient essayer de la reproduire - surtout quand ils me voient essayer de la reproduire. Ils ne comprennent pas, ils ne comprennent pas, personne ne comprend ! Et je suis obligée d’écrire, écrire parce que je suis la seule à comprendre. Écrire parce que je suis la seule à l’avoir vue, et que tous les autres n’en comprennent pas l’intérêt.
Une merveille, une merveille absolue. Esthétiquement, et sur la signification. La plus belle chose jamais peinte.

Ça ne peut pas être Dieu qui l’a peinte. Pas Dieu dans le sens courant du terme. Quelqu'un qui a peint une telle il n’y a même pas de mot pour la définir, mais quelqu'un qui a peint ça n’a pas pu créer quelque chose d’aussi laid et imparfait que les humains.
Cette Peinture… peut-être que je suis insistante, mais il est impossible de décrire à quel point elle est… elle Est. Tout simplement. On ne peut pas comprendre si on ne l’a pas vu. C’est si triste. Tout le monde devrait avoir le droit de la voir. Si belle. Triste, certes, mais le monde n’est-il pas triste ? Tout le monde le sait et ceux qui ne le savent pas se mentent à eux-même. Et la Peinture leur montrerait la réalité qu’ils se cachent, et, s’ils ne sont pas prêts à la regarder en face, c’est tant pis pour eux.
Une sorte de punition, en fait.

Sur la Peinture, je portais la même robe que sur ma peinture. Une robe blanche, blanche comme la pureté, l’innocence. Le code couleur n’est pas toujours important, mais, dans la Peinture, tout est important. Tout est réfléchi, tout a une signification. Rien n’est laissé au hasard. Jamais. C’est trop parfait pour s’encombrer de détails inutiles.

Si beau, si beau. Si triste. La seule chose presque aussi triste, c’est le fait que personne, personne n’est capable de comprendre.

Je suis désolée, Erwan, d’être restée focalisée sur la Peinture et de ne plus passer de temps avec toi, alors que tu me donnais tout. Tu méritais tellement mieux.

Extrait du journal de bord du docteur Anaëlle Huffman, trouvé dans son ordinateur.

Vendredi ██/██/████

Cinq (5) semaines et six (6) jours après l’arrivée d’Owen. Cinq (5) semaines et six (6) jours après qu’on me l’ait confiée.
Elle est passée en état catatonique. Elle n’est pas morte, mais ça ne saurait tarder.
Je tiens à m’excuser par avance si ce rapport est trop personnel. Owen était très attachante, et, chose non négligeable, c’était la fille de mon supérieur hiérarchique. J’avoue être sous le choc.
Comme les précédents cas ayant été en contact avec ███-████, elle était de plus en plus obsédée par celle-ci au fil des jours, avant de finalement tomber en état catatonique. Elle ne réagit plus à aucun stimulus, et mourra très prochainement de soif, tout d’abord.
En revanche, il est important de noter qu’elle a été la première à tenter de reproduire ███-████. Sans succès, évidemment, et ses tentatives se soldant toujours par une crise de nerfs frustrée, mais elle aura au moins essayé.
L’effet que les amnésiques avaient sur elle ne se sont pas améliorés, et elle ne s’est jamais, à ma connaissance, souvenu d’événements de sa vie - autres que la toile.
Dans un souci de justesse, je me vois obligée de préciser ici que je lui avais consciemment laissé son premier journal après sa deuxième prise d’amnésiques, en veillant toutefois à masquer les réminiscences de ███-████.
Les amnésiques n’étaient que de type A. Ils étaient censés lui faire simplement oublier ███-████, et c’est tout ce dont elle s’est rappelée. Les raisons de sa réaction si forte aux amnésiques sont toujours inconnues. J’aurais voulu que l’on fasse plus de recherches concernant cela avec des tests mentaux tant qu’elle est encore en vie, ou une autopsie après sa mort, mais mon supérieur, qui est, apparemment avant tout, son père, M. C███████, le refuse catégoriquement.
Je ne donnerai pas mon avis concernant cette décision.
Elle n’a pas atteint le record qui a été fixé pour l’instant de six (6) semaines et quatre (4) jours. Je pense que sa surréaction aux amnésiques n’y est pas étrangère.

Elle manque à tout le monde ici. Tout le monde l’aimait, et pour de bonnes raisons.

Pourquoi ce genre de choses arrivent toujours à ceux qui les méritent le moins ?

Extrait du journal de l’infirmier Adrien J., retrouvé dans son ordinateur.

Samedi ██/██/████

Owen est passée à l’état catatonique hier, et je viens de l’apprendre. Elle n’est pas morte, mais c’est comme si.
Je ne sais pas comment décrire ce que je ressens.
Je ne sais pas ce qui est le pire entre ma peine, ou le désespoir innommable que j’ai lu dans le regard d’Erwan en le croisant.
Ce gamin avait sacrifié sa liberté pour rester avec elle. Pour ne pas la laisser seule. Et finalement, c’est elle qui l’a laissé seul. Ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, mais je frapperai moi-même celui qui dénigrera leurs sentiments. Il a l’air si perdu, maintenant. C’est sûr qu’il ne pourra plus jamais vivre de la même manière.

Alexandra se tient pour responsable. Elle pense que, comme elle était la seule de nous deux à pouvoir s’occuper d’elle, elle aurait dû faire attention à elle… Mais comment peut-on faire attention à quelqu'un qui ne le veut pas ? Je n’aime pas qu’elle se détruise pour ça.

J’aimais Owen. Ça faisait un bout de temps que je n’avais pas pu la voir, à cause de ce connard fini de Cartigny, mais je l’aimais toujours. Elle était comme une fille, pour moi.

Et il n’y a rien que je déteste autant que de parler d’elle au passé.

Je ne veux pas qu’Alexandra se torture pour ça, mais je la comprends, en même temps. Moi aussi, je me sens un peu coupable. Si j’avais essayé de plus la voir, malgré l’interdiction…
Elle avait eu l’air si heureuse de me voir, à la petite fête qu’on avait organisé pour elle.
D’un côté, je suis content d’avoir gardé, comme dernière image d’elle, son sourire.
Mais d’un autre côté, je me dis que je suis vraiment pitoyable de ne pas avoir été avec elle dans ses pires moments. J’aurais sûrement pu faire quelque chose… au moins essayer…
Et dire qu’elle n’est même pas vraiment morte, et qu’elle va juste se laisser mourir de soif et de faim.
Dans la souffrance.
Elle ne mérite pas ça. Pas elle.

Et Anaëlle aurait sans doute pu faire quelque chose aussi. Enfin, c’était sa psy ! Elle aurait dû faire des efforts, s’occuper d’elle…

Je n’arrive pas à dormir. Je ne peux pas m’empêcher de penser à tout ce que j’aurais pu faire. Rester avec elle, lui parler, la distraire… la faire penser à autre chose qu’au tableau. Je crois que je ne m’en sortais pas trop mal, avant…
Et puis son père, son père convaincu qu’il l’aimait, c’est de sa faute aussi ! Ça la rendait si triste qu’il ne prenne pas de temps pour elle, même si elle ne le disait pas.

Et puis comment je pourrais dormir après avoir croisé le regard d’Erwan ?
J’y ai réfléchi. Et je me suis dit que je serais dans le même état si je perdais Alexandra.
Le pauvre gamin était au courant, et il se croyait préparé.
Conneries.
On n’est jamais préparé à la douleur de perdre un être cher. Jamais.

Il faut que j’arrête d’écrire. Si je continue à pleurer comme ça, mon ordi va pas aimer.

Lettre écrite par Alexandra et Adrien, jamais postée, retrouvée chez eux

A █████, le ██/██/████

Chère Owen,

Nous nous sommes mariés aujourd'hui. C’était une très belle fête, et tout le monde a fait des efforts vestimentaires, même certains de nos amis qui détestent ce genre de choses.
Alexandra a refusé d’avoir des demoiselles d’honneur. La seule demoiselle d’honneur qu’elle aurait accepté d’avoir aurait été toi.

Ton père n’était pas invité. Il n’a même pas été informé. Nous ne lui avons pas pardonné, tu sais. Nous ne lui pardonneront jamais. Et nous ne cessons jamais de penser à toi. Ni nous, ni les autres.

Erwan est venu, aussi. Nous avons gardé contact avec lui, même si c’est normalement interdit. Il va mieux, mais, même un an après, il lui arrive toujours d’avoir des moments d’absence, où son regard se perd dans le vide. Il lui est même arrivé de pleurer, mais rarement en public. Un peu plus souvent devant nous.

Nous aurions tant aimé que tu sois là. Tu aurais vu Alexandra en robe pour la première fois ! Elle était vraiment superbe… Et nous aurions pu te présenter à nos amis… Tu te serais très bien entendue avec eux.
En plus, ça t’aurait changé de la nourriture de l’hôpital ! Toi qui regardais un fast-food comme un don du Ciel, tu n’aurais pas su où donner de la tête !

Il y avait vraiment beaucoup de gens. Mais tu es la seule qui a manqué. Tu avais même une place, pour toi. À côté d’Erwan. Tu es la seule que nous aurions vraiment aimé voir ici. Tu n’aurais peut-être pas réalisé l’importance de la cérémonie, mais tu aurais réalisé à quel point elle nous tenait à coeur…
Nous avons une plus grande maison, maintenant. Tu aurais pu habiter ici, tu aurais eu encore plus de place pour toi qu’à l’hôpital…
Si tu avais été là. Si tu étais un jour sortie de l’hôpital. Si tu n’étais pas entrée en état catatonique.

Si tu ne t’étais pas souvenue du 1074.

Tu nous manques. Tu ne peux pas savoir à quel point.

Adrien & Alexandra J.

Nota bene : Selon nos informations, M. Cartigny se serait suicidé dans son bureau un an après le mariage, soit, d’après cette lettre, deux ans après la perte d’Owen.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License