Finalité éphémère

Nous avons tous un rôle particulier ici. Certains assurent la sécurité, d'autres étudient les anomalies présentes dans l'établissement, et d'autres encore surveillent l'ordre et le bon fonctionnement des choses. Moi, je fais partie des individus assurant la sécurité. Aujourd'hui est une journée comme une autre. Je dois accompagner un scientifique et quelques classe-D avec mon équipe. On va devoir surveiller toute l'expérience. Ce sont des choses banales ces derniers temps. Je ne fais que ça. Surveiller, surveiller, manger lors de la pause, et je repars surveiller. Tout se passe, pour la majorité, d'une manière excellente. Les quelques exceptions ne sont cependant pas bien gravissimes. Juste quelques manifestations de dissidence de certains classe-D, des refus, des oublis… Ce genre de chose. Je traverse donc les couloirs de l'immense bâtiment, suivant mon équipe. Ce chercheur me fait rire. Sûrement sa tête, ou ses manières. En parlant de manière, il a distribué des bouts de papiers aux classes-D il y a quelques minutes. Il les récupère, pour finalement me les passer assez rapidement, comme s'il voulait s'en débarrasser le plus vite possible. Mon sourcil s'écarquilla suite à cette précipitation, mais qu'importe. Il est sûrement pressé. Suite à cela, il annonce la destruction de ces mêmes feuilles blanches, désormais pliés et chiffonnées. Il y a quoi au juste dans ces trucs ? Des dessins ? Des mots ? Mais pour l'instant, je dois me focaliser sur ma mission redondante.

C'est juste après cette expérience que je me dirige vers les bureaux, pour rejoindre le légendaire broyeur de documents afin de détruire les bouts de papier. J'ai quelques longues minutes de temps libre devant moi, et ma curiosité m'oblige à ouvrir ces morceaux de feuille, afin d'y découvrir le contenu. Des lettres ? Ce sont celles que doivent écrire certains classes-D, quand la finalité d'une expérience n'est autre que leur décès, je suis surpris de ne pas avoir compris cela plus tôt. Certains chercheurs donnent des papiers aux classes-D avant leur mort, je trouve cela assez intriguant et inutile. Pourquoi veulent-ils faire écrire les dernières paroles des criminels ? En plus, ils ne les lisent même pas. C'est du gaspillage de feuilles, monsieur. Les sujets ici sont tous un peu fou, et dépourvus de rationalité. Ce sont des criminels après tout, ça pourrait être marrant de finalement lire ces mots. Tasse de café sur le bureau, affalé dans cette sublime chaise en cuir, et première lettre ouverte, je me lance dans une lecture désintéressée, malgré ma curiosité.


« Je remercierai bien le Tout Puissant pour m'avoir donné un abri, de la nourriture, et tout ce qu'il me fallait. J'ai appris de ce monde tout ce qui était nécessaire, et aujourd'hui, je dois partir. Je ne serai visiblement pas le seul à quitter ces terres aujourd'hui. Pourquoi je tiens à vivre en dépit de mes crimes ? Quel tort y'a-t-il à vouloir vivre ? Nous avons beau être des criminels, nous avons tout de même une vie et quelque chose à quoi s'accrocher. Nous avons une vie qui mérite d'être vécue. Ils se sentent supérieurs, eux, qui n'ont rien commis. Mais tiendraient-ils le même discours si eux aussi, étaient des criminels ? J'aurais aimé vivre comme vous. Une situation stable, un état normal, une vie banale. Nous, classe-D, nous sommes les pions qu'on sacrifie. Ceux qui servent à gagner du temps, où à créer de nouvelles opportunités dans cette fondation. Il y a des hauts, il y a des bas, tout en ce monde n'est que passage. Je ne me lasse pas d'écrire ces mots, je perds juste la tête. Mais j'ai toujours eu la vilaine habitude de dire tout ce qui me passait dans le crâne. Je continue d'être emporté par les éclats du temps, le simple fait d'écrire m'épuise. Le simple fait de respirer m'épuise. Le fait de finir ma vie ici m'épuise.

Fondation SCP. "Sécuriser, Contenir, Protéger". Mon cul. Que sécurisent-ils en nous privant de notre vie ? La seule chose qu'ils contiennent, c'est nos âmes entre ses murs, dans cet énorme établissement. Et la seule chose qu'ils protègent n'est autre que leur petite personne bien au chaud sur un siège ou dans une combinaison. Ce ne sont pas eux qui perdent leurs souvenirs après chaque balade dans les couloirs de cet établissement. Ce ne sont pas eux qui sont dictés, et qui doivent obéir sous peine d'être descendus. Nous ne sommes plus qui nous étions avant, nous sommes juste des tas de chair habillés, bon à jeter et assez sage pour être utilisé. Mes mots et mes pensées sont inutiles, même si je les gribouille sur ce bout de papier. Je parle dans le vent, tandis que dans la journée, mon âme suivra la légère brise m'accompagnant aux côtés de ma famille. C'est ici que mon long parcours prend fin. Cloîtré entre quatre murs et un toit. Nous allons être utilisés, une nouvelle fois. Mais c'est avec le sourire, que je le serais aujourd'hui. Est-ce donc cela la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Aucun de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est commune. Une destinée est écrite là, jour à jour. Ma destinée. »


Je ne m'attendais pas à ça. Je pensais tomber sur des insultes qui n'ont aucun sens, où des supplications demandant une liberté impossible suite à leurs actes. Mais là, je tombe sur un classe-D acceptant son sort, d'une manière assez lucide. Ce n'est pas de la stupéfaction qui vient soudainement de prendre possession de ma rationalité, mais autre chose. Je ne saurais décrire cela. Je n'ai jamais été aussi troublé. Mon rythme cardiaque accélère pour une raison que je ne connais pas. Suis-je en train de ressentir des remords pour ce que je fais ? Juste en lisant la lettre d'un classe-D ? Je dois garder à l'esprit que ce ne sont que des criminels, sûrement condamnés à mort. C'est juste la pression de lire ces lettres qui augmentent la fréquence de mon rythme cardiaque, rien d'autre. Cependant, quelque chose grandit au fond de mon être. Ma gorge se noue, la salive glisse dans ma gorge pendant que je pose cette première lettre. La deuxième est sûrement plus courte et moins structurée que celle que je viens de lire. Tous les meurtriers et criminels ne ressentent pas d'émotions, et ne savent pas bien aligner les mots, pas vrai ? Je déplie lentement le bout de papier, où se trouvent les derniers mots d'un classe-D, le dernier souffle d'un cobaye.


« Après tout ce temps, je ne sais même pas si je parviens encore à écrire convenablement. Me voilà en disposition d'une feuille, d'un stylo, de l'encre, accompagnés de ma solitude qui a connu une expansion sans pareille depuis ma venue ici. Je me sens tellement seul, que j'ai donné un nom à ma table et mon lit, pour converser avec eux. Les seuls contacts humains que j'ai sont rares et occasionnelles, mettant de côté les moments du déjeuner et tout ce qui rime avec. L'extérieur me manque, la liberté, les vieilles discussions anodines sans queue ni tête. Ce qui me manque, c'est cette bonne vieille liberté, qui m'a quittée il y a bien longtemps désormais. A vrai dire, j'ai perdu mes notions ici. Je ne sais pas quel jour nous sommes, ni l'heure, ni l'endroit. Ces quatre murs sont mes seuls repères. Même si tout le monde sait que les dés ici sont pipés, ils les jettent tous avec les doigts croisés.

Grâce à Dieu, je peux respirer, et c'est tout ce qu'il me faut pour finir cette vie gâchée. Malgré mes faiblesses, mes conditions et cette finalité, , oui, je survivrai. Pas physiquement, mais dans l'esprit de ces hommes. Que suis-je amusant ! Je ris tout seul. Mon avenir est tout tracé, et il s'étend jusqu'à la fin de la journée. C'est la tête baissée que je suis arrivé ici, et ce sera la tête baissée que je repartirai. Mes dires commencent à n'avoir aucun sens. Mes phrases ne se suivent plus, mes mots ne veulent plus rien dire. Et dire que je veux véhiculer un message à travers ces quelques lignes, afin qu'on se souvienne de moi comme un homme rationnel et logique, mais je n'arrive même pas à rester serein tant la folie me berce. Je m'efforce à utiliser mes quelques ressources restantes pour écrire ces mots inutiles, qui ne seront certainement lus par personne. Nous sommes privés de tout contact extérieur, alors pourquoi une personne lirait ces lignes ? Absurde, tout est absurde. Leur raison est absurde. Leur logique est absurde. Ces personnes sont absurdes, le monde est absurde. »


Le classe-D écrivant cette lettre… Classe-D ? Je devrais plutôt le désigner comme un homme désormais. Effectivement, sa lettre sera lue par personne. Je ne me considère pas comme un individu maintenant que je réalise les actes de la Fondation dans laquelle je travaille. J'étais assez heureux en la rejoignant, j'allais servir la science pour aider et protéger l'humanité, permettre à ma famille de vivre dans un monde sain et censé, où les anomalies ne représentent aucun danger. Un monde où ils pourront s'épanouir. Cet homme, dont je ne connais même pas le nom, voulait probablement ça pour sa famille aussi. Et c'est sa vie que nous venons de prendre, afin de servir la science. Il n'est pas mort en vain, c'est déjà ça… Comment puis-je penser cela ? Sa mort n'a presque été d'aucune utilité cruciale, comme la majorité des décès des classes-D ici. Ce n'est qu'une excuse pour rentabiliser leur finalité, et rien d'autre ! Nous sommes cruels, nous, membres de la Fondation. Je ne sais même pas si je vais réussir à me regarder dans un miroir désormais. J'entends souvent mes supérieurs répéter des phrases, qui n'ont désormais aucun sens à mes yeux : « La vie humaine est une merveilleuse chose, rien ne peut la remplacer… » Si une simple vie, même celle d'un meurtrier est une merveilleuse chose, pourquoi en utiliser pour les manipulations ? Tout n'est que contradiction, tout n'est qu'absurdité. Je dois paraître assez dérangé, dans ce grand bureau, stoïque sur ma chaise en cuir. Malgré ma température corporelle et mes sueurs froides coulant sur mon épiderme, j'ouvre le dernier bout de papier. Il semble y avoir un petit mot derrière, mais je préfère lire le gros morceau en premier.


« Cela fait longtemps que je n'ai pas gribouillé quelques mots sur un bout de papier. Cette sensation que j'avais oubliée, celle de pouvoir s'exprimer. Malgré la possibilité d'écrire mes volontés, ou juste mes derniers ressentis, je ne sais même pas si ces quelques mots atteindront quelqu'un. Chaque fois que les hommes vêtus de noir faisaient parvenir une plume et des feuilles avant d'emmener les détenus, nous ne les voyons plus jamais. Avec le temps, nous avions compris cette sorte de formalité. Celle qui nous redonnait quelques onces de liberté, une lueur d'espoir nous faisant croire que nous pourrions atteindre le monde extérieur dans notre dernier souffle. Mes "collègues" semblaient tous croire à ces supercheries.

Mon tour est venu. Mon numéro parvient rapidement à mes oreilles attentives, tandis qu'on me faisait transférer le morceau de papier. Un simple merci s'échappe faiblement de mes lèvres en attrapant le feuille blanche. Cette teinte neutre, contenant toutes les couleurs, représentant la pureté et le renouveau pour une majorité de personnes. Pour nous, ce n'était rien d'autre que la couleur de la peinture des murs qui nous retenaient ici-bas. Elle nous rendait malade, elle avait perdu de sa pureté. Je dois désormais faire un choix, je n'ai pas fait cela depuis des lustres. J'étais assis, depuis quelques minutes maintenant. Observant ma feuille, encre dans ma main droite. Pourquoi n'ai-je rien me passant par la cervelle ? Moi qui suis habituellement hanté par des pensées inutiles, des idées farfelues, des paroles ne demandant qu'à être prononcées. Cette feuille blanche épure absolument tout ce que j'ai dans le crâne, mes derniers mots se mélangent rapidement, cassant mes idées, s'empilant avec d'autres.

"Putain de merde."

Rien ne vient à moi. Je suis aussi vide que cette feuille, aussi vide que mes souvenirs. Elle me ressemble, dis-je à moi-même. Elle nous ressemble. Pourquoi nous ? Dès lors que nous avions traversé cette porte blindée, nous perdions notre identité, pour finalement devenir des numéros. Nous n'étions plus que des coquilles vides, au profit de cette "organisation", que nous connaissions à peine. Depuis que je suis ici, il n'y a que des vides, des parties blanches dans mes souvenirs. Je ne me souviens que de mes balades dans les couloirs, des veillées dans ma chambre minuscule. Ce n'est pas la vie humaine qui est belle, c'est ce qu'elle laisse derrière elle. L'Homme vit pour être reconnu, et nous, nous n'avons presque aucun souvenir. Nous pensions pouvoir se sentir utile, même si nous étions détenus. Et pourtant, il n'y avait rien. Juste des souvenirs d'attente et d'ennui, ceux de la cantine, ceux des douches, mais rien d'autre. Je me sens vide, je ne suis plus un homme.

Les pas lourds des hommes vêtus de noir viennent de parvenir dans l'enceinte de ma ridicule chambre blanche. Ce soir, elle sera vide. J'arrive à sourire dans ma situation, je ne sais pas si c'est bon signe. Cette chambre, qui me dégoûtait auparavant, me paraît beaucoup plus douce et accueillante. Cette couleur blanche sur les murs, irritant préalablement mes globes oculaires, me convient désormais. La porte blindée coulisse, laissant passer les filaments de lumières provenant du couloir, afin de finalement observer ces hommes en noir. Un simple geste compréhensible, voulant simplement dire que je devais les suivre. Enfin, dis-je dans ma barbe. Enfin. »


Cette dernière lettre réveilla un profond sentiment sommeillant en moi. Quelque chose que j'avais perdu depuis de longues années. Une commotion humaine, ressentie par tout être sain d'esprit. Un mélange de compassion, de pitié, et de tristesse. En lisant ces mots, j'ai finalement compris ce que ressentent les classes-D. En dépit de leurs crimes, ils ont des objectifs, des choses à faire. Ils ont obligatoirement fait de bonnes choses, pour leur famille, leurs amis, ou juste leur entourage. Être un criminel ne représente pas tout une vie, et nous, la Fondation, nous jugeons ces personnes que par quelques actes ne respectant pas les lois. "La Fondation est au dessus des lois". Ce n'est pas la seule chose qu'elle surpasse : Elle est aussi au dessus de la bonté humaine, et des droits de l'homme. Nous ne respectons plus la vie humaine, afin de la sauver. La contradiction ici m'amuse désormais.

Je suis encore assis sur cette chaise de bureau, accroché à ces feuilles tremblotantes dans mes mains moites. Les frissons ont pris possession de ma colonne vertébrale, mais ce n'est rien comparé à la vie des détenus de cette organisation "protectrice". Nous utilisons des vies humaines, pour permettre à d'autres humains de vivre dans un monde censé et normal absent de toutes formes de danger. C'est absurde. Nous ne sommes plus des hommes. Si j'étais à leur place, je tiendrais le même discours. Je serais aussi le pion qu'on sacrifie, celui qui sert à gagner du temps, et offrir de nouvelles opportunités. C'est exactement ce qu'il se passe. Mes idées se cassent entre-elles, pour en créer de nouvelles, des plus logiques et humaines. Je relis, relis, relis, encore et encore ces lettres, de plus en plus rapidement. Mes yeux s'écarquillent, une boule apparaît dans ma gorge déjà assez nouée. La petite goutte de sueur glisse le long de ma colonne vertébrale. C'en est assez, je rentre chez moi en emportant les lettres. Les détruire ici est un manque de respect. Je me sens pris comme dans un devoir de mémoire envers ces personnes. Je n'ai même plus le courage de lire ce foutu mot se trouvant au dos du papier. Je n'ai plus le courage de me regarder, ni le courage de continuer de travailler ici. Devrais-je rallumer ma flamme humanitaire et recommencer le combat ? Je ne peux rester là, attendant que les autres trépassent sans être consultés. Mais je ne le ferai pas demain, car c'est vendredi. Qui dit vendredi, dit frites au réf'.

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